Nous avions 3 jours; seuls mon épouse et moi avons l'habitude de faire du vélo et du cyclo-camping. L'objectif principal était que tout se passe bien, que ce soit le 1er mais pas le dernier séjour en itinérance. En clair, il fallait prévoir un itinéraire:
1) se tenant à l'écart des grandes routes (les débutants de nos jours sont terrifiés dès qu'ils sont dépassés par une voiture)
2) avec des étapes bien dosées en longueur et en difficultés
3) beaux paysages et points d'intérêt
4) campings pour les 2 nuits
Et évidemment, facilement accessible par les 3 couples en tentant d'équilibrer les temps de trajets pour aller au départ.
Ce projet dans ma tête cochait ce dernier point. Restait à concevoir le tracé, faire les recherches pour aboutir à un projet ficelé. Castelnaudary, dans l'Aude, s'est imposé naturellement comme point de départ/arrivée de la boucle. Grâce à cycle.travel et à VisuGPX, j'ai pu rapidement "calibrer" le projet, c'est à dire vérifier la longueur, le dénivelé, les pentes max, l'existence de campings pour les étapes. J'ai ensuite passé un peu de temps sur ces sites pour vérifier la cyclabilité du chemin technique qui borde la rigole. Ma cyclote est équipée de pneus de 28 à l'AV et 32 à l'AR et elle a des soucis musculosquelettiques qui la rendent sensible aux revêtements trop chaotiques. Compte tenu de la distance à rouler hors bitume, ce point était très important. J'ai été rassuré grâce à streeview intégrés à VisuGPX comme à cycle.travel. En consultant les photos à chaque intersection de la rigole avec une route couverte par streetview, j'ai pu confirmer que le chemin est recouvert de gravier assez fin. La rigole ayant un gradient très faible par nature, on ne risque pas de se trouver sur du terrain érodé. Enfin, j'ai passé du temps sur le site dédié de VNF qui met à disposition une très bonne information sur l'ensemble du système, me permettant d'identifier les ouvrages intéressants à inclure sur le tracé.
J'ai consigné le tout sur un topo permettant de présenter le projet à mes compagnons et accessoirement de permettre à qui voudrait de refaire cette magnifique randonnée à thème. Je vous fais le copié/collé de l'introduction:
"Itinérance de 3 jours à vélo par une boucle de 131 ou 141 km au départ de Castelnaudary qui permet de découvrir sur le terrain toute l'ingéniosité de Pierre-Paul Riquet et le travail titanesque entrepris pour réaliser le canal du Midi, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Elle permet aussi, s'il fait beau, d'accéder à des points de vue magnifiques sur les Pyrénées. Le tout dans la fraîcheur des belles forêts de la Montagne Noire.
Une boucle sans grande difficultés malgré un dénivelé de 1100 m concentré sur le 1er jour et le début du second"
C'est donc à Castelnaudary que nous nous retrouvons samedi matin vers 9h30. Le temps de papoter, de monter les vélos, de faire un dernier crochet par une pharmacie, nous voici partis pour cette première étape. Ca commence tout doux en longeant le canal dans le sens de la descente (vers l'Est). La météo qu'on surveille depuis plusieurs jours a correctement prévu le ciel couvert, mais ça devrait se dégager en fin de matinée.
L'ambiance est détendue. On parle pas mal vélo car 1 des participantes a reçu pour Noël un vélo tout neuf en prévision de cette bambée (et des suivantes) avec de splendides sacoches Vaude assorties. 2 autres sont aussi sur des vélos typés gravel qu'ils possèdent depuis moins d'un an. Ca me fait sourire car depuis que nous roulons j'entends mon beau-frère dire qu'il n'aime pas le vélo, trouvant que la vraie rando c'est à pied en montagne. Mais depuis que ses enfants se sont mis au vélo (gravel), y compris en itinérance, il a viré sa cuti et s'y est mis, avec plaisir semble-t-il, ce qui nous permet de faire cette bambée ensemble. Ils sont aussi très bien équipés en sacoches que leurs enfants leur ont offert. Bref, tout va bien.
Nous ne resterons pas très longtemps le long du canal, afin de nous approcher du pied de la montagne noire où nous devrons monter jusqu'au premier captage d'eau de la rigole.
Cette montée se fera aux 2/3 ce samedi, le reste le dimanche matin. La pente est juste comme il faut pour nos nouveaux cyclotouristes et leurs machines chargées pour 3 jours. Le soleil, comme prévu vient mettre du baume aux cœurs et aux paysages.
La destination du jour est le joli village de Saissac où nous commencerons par prendre une bonne bière en terrace, ferons quelques emplettes pour l'apéro du soir au camping.
Nous choisissons l'emplacement "luxe" placé au fond du terrain
qui nous donne une très jolie vue, normalement sur les Pyrénées. Comme très souvent, elles sont cachées dans les nuages.
Pas grave, l'ambiance est très bonne. La première journée s'est parfaitement déroulée.
Le lendemain, je m'éveille comme d'habitude le premier et j'ai la chance de voir le soleil se lever sur la chaîne à peu près dégagée.
Le début de matinée sur le vélo sera consacré à finir la montée jusqu'au point culminant de notre bambée juste au-dessus de la cote 700.
Nous entrons dans une splendide forêt de feuillus dans laquelle nous resterons une bonne partie de la journée. La rigole nait quelques encâblures plus bas à la prise d'Alzeau.
Le captage est fait sur un torrent qui descend d'un bassin en amont.
C'est un endroit vraiment très beau, plein de fraîcheur. Comme il se doit, une stèle est érigée à la mémoire de l'inventeur Paul Riquet.
Nous y ferons une belle pause, puis nous engagerons pour 25 km le long de la rigole.
C'est un véritable enchantement. Nous sommes envoûtés (au sens littéral) dans la verdure, rendue quasiment fluorescente par les rayons d'un beau soleil printanier. Le chant des oiseaux est permanent. L'eau qui coule régulièrement à côté de nous accentue la sérénité du cadre. De temps en temps, des ouvrages hydrauliques pour réguler les débits et servir les paysans riverains en eau d'irrigation viennent rompre la monotonie de la rigole.
Nous avons fixé la pause pique-nique au bassin du Lampy Neuf, l'un des réservoirs permettant de stocker l'eau pour alimenter le canal même en période de précipitations nulles. Nous quittons temporairement la rigole par une petite route qui grimpe un peu avant de redescendre et nous fait "couper le fromage". Il est déjà bien tard; les estomacs crient famine.
Cet endroit pour l'étape casse-croûte a aussi été choisie car il s'y trouve un café restaurant ouvert. Nous ne ratons pas l'opportunité d'y prendre un petit noir en terrasse sous un soleil qui tournera au gris, comme prévu par l'appli météo. Il faut se remettre en selle. La rigole et le rythme pépère sont vite retrouvés en contre-bas et avec eux la possibilité de rouler seul ou à deux en papotant. Quelques passages plus gras témoignent du printemps bien arrosé mais ça roule très bien dans l'ensemble (heureusement! ma cyclote m'en aurait voulu; elle appréhendait).
Nous atteignons sur ce rythme débonnaire le lac des Cammazes, gros réservoir sur la rigole qui se niche dans un profond talweg au milieu d'une belle forêt alternant feuillus et résineux. Lors des rares passages à découvert, de petites gouttes se font sentir, mais la rigole étant très majoritairement tracée sous le couvert des canopées d'hêtres imposants nous restons secs. Le tonnerre se rapprochant ne laisse aucun doute sur l'issue annoncée de la journée : la drache se prépare.
Aux Cammazes, nous quittons la rigole de la Montagne Noire. Celle-ci s'engouffre dans un tunnel que Vauban fit creuser 20 ans après la mort de Riquet. Cela lui permet de continuer plein Ouest afin de se déverser dans le torrent du Laudot puis dans le bassin de Saint Férréol. A l'ouverture du dispositif, du temps de Riquet, elle se déversait dans le torrent du Sor pour descendre directement dans la plaine par le versant Nord de cette extrémité de la Montagne Noire. Au niveau du Pont Crouzet, bien plus bas, non loin de Revel, une partie du débit du torrent du Sor était prélevé pour abonder la rigole de la Plaine. Ceux qui ont suivi mes explications jusqu'ici gagnent un bon point. Ils auront compris qu'on se trouve sur la ligne de Partage des eaux Atlantique / Méditerranée. Le Sor s'en allant vers le bassin Tarn/Garonne et l'océan, le Laudot vers celui de l'Aude et la Méditerranée.
Au Cammazes, nous nous équipons de nos tenues de pluie qui deviennent nécessaires. La descente vers Saint Férréol se fait par la roulante D629 qui nous fait parcourir les 7 km qui nous séparent du lac à une vitesse jamais atteinte depuis le début de la randonnée. Tant mieux, car à St Férréol, ça n'est plus de la pluie mais un violent orage et des sceaux d'eaux qui s'abattent sur nous. Comme espéré, nous trouvons le refuge d'un café qui nous donnera l'occasion d'une pause d'autant plus agréable qu'on est aux premières loges pour voir à quoi nous avons échappé de justesse. Chocolats chauds, crêpes et gaufres sont plus que les bienvenus : ils rendent le moment jouissif par contraste avec ce à quoi nous venons d'échapper.
Une nouvelle fois, l'appli météo, cet oracle moderne, ne se trompa point. Le déluge cessa après l'orage, presqu'aussi rapidement qu'il advint. Le détour par le Pont Crouzet, dispositif historique du système, sera zappé et nous rejoignons au plus court le camping du Moulin du Roy (où nous retrouvons la rigole de la plaine) où nous nous installons rapidement dans un camping "Accueil vélo fort sympa mais assez désert.
Pour le repas du soir, on aurait dû plus se méfier. Notre projet était de dîner au restau mais un dimanche soir, trouver un restau ouvert, même au milieu du weekend prolongé de la Pentecôte dans un lieu relativement touristique, releva de la gageure. Nous fûmes quittes d'un petit restau local en centre-ville comme on en rêvait; nous dûmes nous contenter d'un "Billot de Marius", qui n'était pas ce à quoi on rêvait mais qui fut néanmoins parfaitement bienvenu : nos sacoches étaient vides de toute nourriture. Nous échappâmes donc au jeûne forcé, à un kebab ou à un Mac Do par la grâce de cette chaine pour mangeurs de viande et passâmes une bien bonne soirée.
L'une d'entre nous dû cependant rentrer à pied (accompagnée de son mari) car elle retrouva son pneu AR à plat après le repas et sa chambre à air était restée au camping dans une sacoche. Moins sympa, mais rien qui ne gâchât cette nouvelle belle journée qui se terminait.
Le lendemain, au réveil, le ciel était bas et gris mais la pluie de la nuit s'était arrêtée. Cela nous permit de petit-déjeûner dehors sans encombre. Nous pliâmes nos tentes trempées, chargeâmes les vélos puis fîmes le crochet par la place centrale du bourg de Revel pour le ravitaillement. Jolie place qui vaut largement le petit détour.
Il était temps de reprendre la route ou plutôt la rigole, celle de la plaine désormais (la rigole de la MOntagne avait été quittée au lac de St Férréol). Elle nous permit de quitter la ville en évitant la grande route, en profitant du calme, de la campagne dégageant ses odeurs de terre relâchant l'humidité accumulée par les pluies des dernières heures. Le prochain dispositif historique de l'itinéraire se trouve au lieu-dit des Thoumazes où les rigoles de la Montagne Noire qui descend de St-Férréol et celle de la plaine que nous suivons depuis Revel se rejoignent. S'y trouve un ouvrage hydraulique intéressant dont la fonction est de réguler le débit d'eau qui rejoint le canal du Midi au seuil de Naurouze par la dernière section de rigole. Nous roulons tels des équilibristes sur la LPE.
Le trop-plein s'en va par le Laudot jusqu'au Tarn à la Garonne.
Sur cette partie, la rigole parcourt la campagne de manière moins cachée. Les ouvertures sur la campagne environnante sont plus franches. Après le "lac" (étang) de Lanclas, la berge devient plus boueuse, plus entravée de racines. Les popotins, devenus plus sensibles au fil des kilomètres, ainsi que la monotonie du canal appellent un changement d'itinéraire (ce qui était anticipé). Nous quittons donc la rigole pour progresser par des petites routes. Au bonheur initial de retrouver de vraies descentes et des routes plus dociles succède le dur retour à la réalité : les montées succèdent en général aux descentes... Les grands pignons retrouvent du service. Mais le groupe est unanime, faire un peu de route, ça change et ça fait du bien. La campagne est verdoyante, même sous une courte averse.
Nous sommes ici dans ce qui s'appelait -au pic de la production de pastel, au 16ème siècle, avant que l'indigo venu de loin le détrône - le Pays de Cocagne.
J'avais prévu une variante par la butte de Montferrand, curieux d'aller voir l'un des derniers phares aéronautiques encore visibles, installé par l'Aéropostale de Saint Ex et Mermoz autour de l'année 1930. Le retard pris à Revel nous privera de ce détour. Je me contenterai d'aller "franchir" le col le moins pentu de France, je pense: le Col de Naurouze. Il m'impose une centaine de mètres sur une grosse nationale bien rectiligne où je serai rasé par une caravane de cirque avec gros camions à remorque qui nous frôlent en passant à 80km/h à moins d'1m.
Il manque l'altitude : 192 m au-dessus du niveau de la mer.
Cette escapade sur le bitume et les frayeurs qu'elle a engendrée nous ramènent illico sur les derniers kilomètres de la rigole. Nous approchons du canal du Midi. Un dernier moulin, en service jusqu'à 15-20 ans, semble-t-il; une dernière retenue et nous arrivons sur ce qui aurait dû être, selon l'ambition de Riquet, un vaste bassin octogonal. Il rêvait qu'une véritable ville nouvelle fut construite autour du bassin qui devait même être un port. Les travaux n'ont jamais commencé: trop d'alluvions. Le bassin est transformé mais garde sa forme octgonale : comblé de terre, traversé en son axe Est-Ouest par une allée bordée de magnifiques platanes, c'est un très bel endroit bucolique. Après des dizaines de passages à quelques centaines de mètres, sur l'autoroute, en me disant qu'un jour, j'y viendrais : m'y voici à vélo.
Nous irons pique-niquer vers l'Ouest, en vue de la première écluse qui permet aux bateaux de descendre vers le Lauragais et Toulouse.
Mais bien sûr, nous ne manquerons pas d'aller au plus près de l'endroit où la rigole alimente le canal.
Je ferai aussi le détour de 100 m pour aller voir, de loin, certes, l'obélisque à la gloire de ce génie (au sens premier du terme, l'ouvrage de Riquet) et du génial Pierre-Paul Riquet.
Il ne nous reste alors qu'à nous laisser descendre jusqu'à Castelnaudary pour boucler notre boucle de 3 jours, non sans nous arrêter à la première occasion pour un dernier café dans une maison d'éclusier transformée en café-restau des plus romantiques (et des plus conformes à l'idée que se font les touristes anglo-saxons de l'art de vivre de la France). Nous sommes à quelques kilomètres de conclure ces trois jours d'une randonnée super sympa, super intéressante sur le plan historique et enivrante de senteurs, de verts et d'autres couleurs.
Les derniers kilomètres, nous les roulons comme dans une carte postale.
Croyiez-vous que tous les platanes avaient été abattus?
Une rando à faire absolument (pas forcément en 3 jours).


