La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

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wiwi78
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La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Quand je m'étais inscrit sur ce forum le 21 novembre 2016, j'avais intitulé ma présentation : Vers une remise en selle ?
Je n'étais pas resté très longtempsen ce lieu, juste le temps d'une vingtaine de messages et la création d'un fil de discussion dont le titre était : La tête dans le guidon.


À la fin de ma présentation, CYCLOHC avait écrit ce petit commentaire :

"A 46 ans l'avenir est devant toi !!
Fais beaucoup de beaux projets, tu en réaliseras un grand nombre"



Il n'avait pas tort ! Même si je ne suis pas remonté sur un vélo depuis quatre ans maintenant, j'ai continué à aimer la petite reine à ma façon : en suivant les courses cyclistes devant mon petit écran et en écrivant un roman sur le vélo. Ce dernier est terminé depuis quelques semaines et j'aimerais le partager avec... avec qui d'ailleurs ? Et c'est là que je me suis souvenu de cyclo-cyclotes et de mon bref passage.

Je me propose donc de vous faire découvrir mon texte à la suite de cette introduction, à commencer par le prologue. Je pourrais vous proposer la suite sous forme de feuilleton à raison d'un chapitre (ou moins selon la longueur) de temps à autre.

En vous souhaitant une agréable lecture.

Bien à vous,
wiwi

PS. J'ai fait au mieux pour un maximum de confort de lecture sur le forum.

Prologue
Au tour des souvenirs
Jour de fête chez mon oncle
Tante Lisa et Tante Suzette
Un samedi soir à la campagne
Course à l'imagination - Les années collège
Transhumance
L'ivresse des hauteurs
Le mountain-bike
Fonte des neiges - Sur le chemin du retour


LA TÊTE DANS LE GUIDON



À Évelyne,
À Morgan,
À tous les anonymes de la petite reine,


Prologue


Nous étions à l’entame du dernier tour et le peloton était toujours groupé. Peu avant de couper la ligne, j’avais accéléré et constaté en me retournant brièvement que tout le monde était en file indienne ; une accélération assez brutale m’avait-il semblé, mais finalement loin d’être suffisante pour espérer m’échapper. Jusqu’alors, la course avait été éprouvante : sur un parcours sans le moindre relief, un vent violent avait rendu l’épreuve nerveuse. Dans de telles circonstances, les rares tentatives d’échappée ne prirent jamais plus de trente secondes d’avance et tous les coureurs s’étaient efforcés de rester aux avant-postes afin d’éviter les coups de bordures. Mon début de course avait été laborieux : relégué en queue de peloton, j’avais eu besoin de deux tours pour réussir à me positionner tant bien que mal dans les vingt premiers. Loin d’être parmi les plus adroits sur le vélo, préférant rouler sur les côtés plutôt qu’au milieu du paquet, j’avais dû lutter en permanence contre le vent ; j’étais fatigué. La course allait se jouer dans l’emballage final puis au sprint, entre les grosses cuisses du peloton ; peu de chances que j’aie mon mot à dire. Par orgueil, j’étais donc passé en tête au moment de débuter ce dernier tour ; par prudence également, car il y avait après la ligne une épingle à cheveux en faux plat montant ; je savais qu’à cet endroit, de nombreux coureurs allaient faire l’effort pour remonter vers la tête, avec les risques que cela comportait : il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Du coup, et tant pis si cela n’était de ma part qu’un baroud d’honneur, qu’au moins j’évite la chute.


*


J’arrive au bout de la ligne droite. Virage à gauche, virage à droite… ouf, c’est passé ! je reste en tête. Qu’il peut être grisant de sentir l’ensemble de la meute à mes trousses, meute dont je suis le maître l’espace d’un instant ; mais je reste lucide, ils ne vont pas tarder à venir me grignoter les mollets. Tout à coup, j’entends comme une formidable déflagration derrière moi ; je comprends immédiatement ce qu’il vient de se passer : dans un des deux virages, un coureur aura touché le trottoir et déséquilibré, sera allé à terre, entraînant dans sa chute plusieurs concurrents. Comme à chaque fois après pareil incident, il y a un léger moment de flottement. Instinctivement, je tente un démarrage, vent de face ; mais le peloton ne tarde pas à réagir et en deux minutes à peine, je suis repris. Je n’ai pas le temps de récupérer des efforts consentis que je me retrouve à la traîne d’un groupe qui n’est plus composé que d’une vingtaine de coureurs seulement ; le peloton se sera certainement scindé en plusieurs parties.

Le dernier tour me semble interminable. « Allez Frédo, tu serres les dents et tu t’accroches ! » Je décide de jeter mes dernières forces dans la bataille. Trois ou quatre coureurs devant moi, j’entr’aperçois Mathieu, le sprinteur de l’équipe, esseulé. Je profite d’une très légère baisse de rythme pour remonter à sa hauteur. Sans même le regarder, je viens me placer devant lui, décalé sur sa droite, pour bien le protéger d’un vent qui maintenant souffle de côté. Je suis à bloc ; encore une courbe à négocier et on s’engouffrera dans la longue ligne droite précédant l’arrivée. Je dépasse plusieurs concurrents au prix d’un terrible effort ; les cuisses me brûlent. Un ultime regard en arrière, le temps de constater que mon coéquipier est bien calé dans ma roue et c’en est fini pour moi : je sens mes muscles se tétaniser alors qu’il reste à peine cinq cents mètres à parcourir. Je me fais doubler de tous les côtés, avec certes le sentiment d’avoir fait du bon boulot pour l’équipe, mais également l’amertume de n’avoir pu jouer la victoire. Je lève la tête pour tenter de voir ce qu’il se passe devant, en vain. J’entends vaguement les cris des spectateurs, le sifflement des roues qui fendent l’air puis le gémissement des freins écrasés sitôt la ligne d’arrivée franchie. J’en termine à mon tour ; les applaudissements ont déjà cessé. Je m’arrête un peu plus loin le long des barrières ; je suis pris d’un léger étourdissement. Non loin de là, je distingue Mathieu, tout sourire, entouré par trois membres de l’équipe qui le congratulent. Quelques coureurs passent devant le quatuor, serrant la main du vainqueur ou lui adressant une tape amicale sur l’épaule. Je pose mon vélo contre une barrière et m’approche de Mathieu dans une démarche chaotique ; une violente crampe échoue d’un rien à me jeter à terre.

— Alors Mathieu ?
— C’est génial, j’ai réglé tout le monde au sprint ; troisième victoire de la saison ! Pourtant, je ne me sentais pas vraiment dans mon assiette pendant toute la course mais dans le dernier kilomètre, ce fut comme d’habitude, je n’étais plus le même homme ! Ah ! et merci, tu m’as bien aidé sur ce coup-là Frédo, un final digne des meilleurs poissons-pilotes !
— Merci pour le compliment, Mathieu, merci… Allez les gars, à la prochaine… et encore bravo !
— Salut Frédo, rentre bien !

Dans des circonstances analogues, je ne savais pas ce que pouvaient ressentir les professionnels de la route. Ce que j’imaginais en regardant les courses cyclistes assis devant mon écran de télévision, c’était que même dans mon cas, enfin je veux dire, dans le cas d’un simple équipier qui venait de terminer la course de façon anonyme au cœur du peloton, celui‑ci allait être pris en charge par toute une équipe, avec un kiné, un médecin ; son vélo allait être bichonné par un ou deux mécanos, et il n’avait rien d’autre à gérer sinon tranquillement se reposer en compagnie de son compagnon de chambrée en attendant l’étape suivante. Moi, ce n’était pas la même histoire. J’allais devoir rendre mon dossard, retourner à mon véhicule, me changer, démonter les roues de mon vélo et ranger minutieusement le cadre dans sa housse, avant de faire les quarante kilomètres qui me séparaient de mon petit appartement situé au septième étage d’une immense tour où, sauf une immense déception, personne ne m’attendait. Je m’appelle Frédéric, même si tout le monde m’appelle Frédo ; j’ai trente et un ans et je ne suis qu’un modeste amateur évoluant dans des courses de niveau départemental.


Pendant que je finissais de ranger mes affaires dans la voiture, perdu au milieu de mes pensées, je sentis que l’on me donnait une légère tape sur le bras.

— Dis donc, c’est bien toi qui as tenté un démarrage juste après la chute ? Ce n’est pas très glorieux comme attitude !

Je ne répondis pas tout de suite. Alors que je me sentais terriblement las, déçu par cette dernière course, voilà que c’était la colère qui maintenant m’envahissait.

— En à peine deux minutes, j’ai été avalé par le peloton, alors qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard !

Et sans laisser le temps à mon interlocuteur de réagir, je m’engouffrai dans ma voiture et quittai les lieux.

Alors que je sortais du village, laissant sur la droite un vieux lavoir au bord duquel discutaient quelques jeunes à mobylette en compagnie de nombreuses cannettes de bière, je me sentis extrêmement triste au point de penser que leur après-midi valait peut-être mieux que le mien ; qu’au moins de leur côté ils assumaient déjà que leur univers fût désenchanté. Mon cynisme ne présageait rien de bon ; je sentais que je me dirigeais vers la fin de saison en déraillant. Je n’aurais jamais dû insulter cet homme, j’aurais dû m’excuser auprès de lui pour m’être emporté de la sorte, sans compter que le coureur qui était venu me faire la morale n’avait pas complètement tort. Je m’interrogeai : en course, ne devait-on pourtant pas saisir la moindre opportunité qui s’offrait à nous ? N’était-ce pas une attitude nécessaire dès lors que l’on aspirait à la victoire ? Le but ultime du compétiteur n’était-il pas de gagner puisque je n’arrivais pas à me satisfaire d’offrir la victoire à mes coéquipiers ? Enfin, je n’en savais rien finalement, vu que je n’ai jamais gagné la moindre course. Ce que j’éprouvais en revanche, c’était que la défaite me rendait amer, et que pour moi, il n’y avait plus que la victoire qui comptait, plus que la victoire qui comptait. C’était devenu une obsession, et cette obsession m’avait progressivement fait oublier mon rêve de gosse, un rêve pourtant tout simple à son commencement : gagner une course de vélo.
Dernière modification par wiwi78 le lun. 8 févr. 2021 08:54, modifié 11 fois.


La tête dans le guidon
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Re: La tête dans le guidon (Un roman sur le cyclisme)

Message par CYCLOHC »

J'ai lu.....

Quatre ans sans remonter sur une Bicyclette ?? c'est possible çà !!?? :yikes

Bon, ici nous sommes des Cyclotouristes :wink:
La compétition, c'est autre chose, faut avoir les capacités et la motivation. Mais, on peut très bien être motivé sans avoir les capacités...c'était mon cas !...

Il est très important de n'avoir aucun regret, ce qui est fait est fait...et ce que l'on n'a pas pu faire ou être n'a aucune importance !

Je crois que c'est de Nelson MANDELA : "Ne regarde pas derrière, ce n'est pas là que tu vas"....

Tu as cinquante ans, je crois bien, je ne puis que renouveler ce que je t'avais déjà écrit !...Mais, la Bicyclette ne se pratique pas que derrière un petit écran : elle mérite bien mieux que cela !
Dernière modification par CYCLOHC le mar. 8 déc. 2020 05:50, modifié 2 fois.


Sans cap, tous les vents sont contraires....

erwin68
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Re: La tête dans le guidon (Un roman sur le cyclisme)

Message par erwin68 »

J'ai été pris par ton récit et ai hâte de lire la suite. Que va devenir Fredo ? Comment va-t-il évoluer ?
Merci.


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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Merci erwin68 pour ton commentaire.
Et merci également à tous ceux qui ont pris le temps de s'arrêter ici pour faire la connaissance de Frédo.
J'en ai profité pour modifier le titre entre parenthèses qui, au-delà du jeu de mots, me semble plus approprié.

Comme indiqué en préambule de mon texte, je vous proposerai le premier chapitre lundi prochain.

En vous souhaitant une bonne semaine,
wiwi


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par Hristo »

En effet, j'aimerais bien connaître plus Frédo également...


La paresse est un luxe abordable
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thierrydeLaval
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par thierrydeLaval »

Hristo a écrit : mar. 8 déc. 2020 13:48 En effet, j'aimerais bien connaître plus Frédo également...
NOTA =>mode critique :yikes
ben pas moi :exorbite
le gars, y débarque seul, y veut mener la course tout seul, faire tout les efforts des autres et puis gagner et être chouchouté comme un champion

:) rouler en groupe :yikes guidon contre guidon, épaule contre épaule, à la merci d'une chute inévitable :yikes
et puis les descentes de cols :yikes rouler à (je sais pas combien? 50/70?) sur des pneu de 1Cm aves des freins inadaptés pour ces vitesses :yikes

Félicitation :bravo2 :bravo2


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Ravélo Bernard
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par Ravélo Bernard »

Salut Wiwi

He bien, moi aussi j'aimerais bien connaître la suite de Frédo :D . C'est pas mal écrit (et je sais que c'est pas facile pour avoir commencé moi-même ce truc sur un thème qui n'a rien à voir avec le vélo et donc que je ne posterais pas ici).


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Merci pour ces nouveaux commentaires !
thierrydeLaval a écrit : mer. 9 déc. 2020 07:01 le gars, y débarque seul, y veut mener la course tout seul, faire tout les efforts des autres et puis gagner et être chouchouté comme un champion
Parce que je ne voudrais pas faire d'erreur d'interprétation, est-ce l'impression que t'as laissé Frédo ?
Ravélo Bernard a écrit : mer. 9 déc. 2020 07:42 Salut Wiwi

He bien, moi aussi j'aimerais bien connaître la suite de Frédo :D . C'est pas mal écrit (et je sais que c'est pas facile pour avoir commencé moi-même ce truc sur un thème qui n'a rien à voir avec le vélo et donc que je ne posterais pas ici).
Effectivement, le cheminement peut être long avant d'arriver à écrire quelque chose qui tienne la route !
"La tête dans le guidon" est certes mon premier roman, mais c'est mon cinquième texte, le premier datant de 2014. Mon écriture a évolué en six ans. Moi-même, je comprends mieux ce que j'écris maintenant qu'au début… même si j'adore mes premiers textes.

En ce qui concerne ce roman en particulier, je souhaitais qu'il commence par une "course de vélo vécue de l'intérieur". J'espère que c'est réussi. Cela n'a pas été simple d'arriver à ce résultat en tout cas ! Je souhaitais aussi que le lecteur pense qu'il s'agisse d'une course de haut niveau. Mais là, je ne maîtrise pas ce que peut ressentir le lecteur car je m'aperçois que chaque lecteur, et c'est ce que je trouve formidable et enrichissant, vit son livre à sa façon.


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thierrydeLaval
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par thierrydeLaval »

wiwi78 a écrit : mer. 9 déc. 2020 09:32 Bonjour à tous,

Merci pour ces nouveaux commentaires !
thierrydeLaval a écrit : mer. 9 déc. 2020 07:01 le gars, y débarque seul, y veut mener la course tout seul, faire tout les efforts des autres et puis gagner et être chouchouté comme un champion
Parce que je ne voudrais pas faire d'erreur d'interprétation, est-ce l'impression que t'as laissé Frédo ?

:) peut être parce que c'est condensé, la course le départ l'arrivée et que je suis un mauvais lecteur :P
t'arrête pas en si bon chemin.
:trinque


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

thierrydelaval, je te posais la question dans la mesure où je suis l'auteur, et non un lecteur. Ainsi, je suis un peu comme un acteur qui se glisse dans la peau de son personne. Je n'ai donc pas la capacité de le juger en quelque sorte. Ton impression est donc très intéressante puisqu'elle me permet de "voir" Frédo sous un autre jour en quelque sorte !


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,
Après le prologue, voici donc le premier chapitre.
En vous souhaitant une bonne lecture.




Au tour des souvenirs




Jusqu’où dois-je remonter pour retrouver mes premiers souvenirs liés à la bicyclette ? Je crois que je devais avoir quatre ans quand j’entrepris de virevolter autour de la table de la cuisine avec mon tricycle. Il n’était pas rare, alors que ma mère préparait le repas, que je tourne ainsi pendant près d’une heure. Parfois, je me cognais aux pieds de la table en prenant un virage trop à la corde, ce qui occasionnait le dérapage de ma monture ; il lui arrivait même de décoller : elle restait alors en l’air une fraction de seconde, sur deux roues, avant de retomber bruyamment sur le sol pavé. Grâce à la virtuosité de mon pilotage, aucune de mes embardées ne me fut jamais préjudiciable, et à cinq ans, j’étais devenu le spécialiste incontesté du tricycle sur circuit ovale.

Alors que je m’apprêtais à remettre mon titre en jeu, l’accès à mon parcours favori me fut interdit : mes parents avaient décidé de refaire entièrement la cuisine et c’est impuissant que j’assistai au remplacement des antiques tomettes ocres par un carrelage blanc cassé flambant neuf, avant de voir disparaître la vieille table en bois aux pieds fatigués au profit d’une table métallique surmontée d’un plateau en verre. À ce modernisme sans âme s’ajouta une vive incompréhension quand je ne fus plus autorisé à faire du tricycle dans la cuisine une fois celle-ci terminée. À la première occasion pourtant, je bravai l’interdiction afin de tester le nouveau revêtement. Je fus immédiatement puni d’avoir désobéi à mes parents : au premier virage, mes roues glissèrent sur le carrelage et je chutai lourdement en me heurtant le tibia contre l’affreuse table qui resta impassible. Devant les soupçons de mon père en découvrant l’énorme bleu qui ornait ma jambe, je dus par la suite me contenter de la minuscule cour située devant la maison, seul espace à peu près praticable au milieu d’un vaste terrain en pente et densément boisé. Après deux années de bons et loyaux services, il me fallait également reconnaître que mon fidèle destrier était devenu trop petit et peu maniable ; une deuxième chute, provoquée par les nombreuses bosses qui jalonnaient la cour et je connus pour la première fois cette douloureuse frustration qui naît de l’échec. Je pris également conscience du temps qui passait et qu’il me fût impossible de revenir en arrière pour retrouver le confort de la prime enfance ; j’allais devoir abandonner la protection de la maison familiale, affronter le monde extérieur et accepter de grandir, un petit peu tout du moins, puisque je n’avais finalement que six ans.

Pour compenser l’annexion de la cuisine, mes parents m’offrirent un vélo rouge et aussitôt ma mère se mit en tête de m’apprendre à garder l’équilibre sur cet étrange engin qui n’avait que deux roues. Malheureusement, après quelques mètres seulement, le vélo échappait systématiquement à mon contrôle et m’emportait irrémédiablement vers le sol. Je revois encore ma pauvre mère, courant derrière moi, les mains crispées sur la tige de selle sous le regard goguenard des voisins qui voyaient passer devant eux notre curieux équipage ; qui sait, peut‑être les sourires moqueurs de certains adultes m’auront freiné au cours de mon laborieux apprentissage.

Au milieu de cet environnement qui me semblait bien hostile, j’avais la chance de pouvoir compter sur Jérôme : Jérôme était mon meilleur copain et je pouvais partager avec lui, sans qu’il soit contrarié, mon amour naissant pour la petite reine. À cette époque, la télévision ne s’était pas encore imposée dans tous les foyers, les deux nôtres notamment, et s’il nous arrivait d’entendre parler du Tour de France cycliste, c’était principalement par radio et journaux interposés, tout au moins jusqu’au jour où mon père nous emmena voir passer les coureurs non loin de la maison. Posté le long d’un fossé situé en haut d’une petite côte, je garde un souvenir très vague de la campagne publicitaire, malgré les casquettes et autres bidons qui nous furent jetées de drôles de voitures sur le toit desquelles s’agitaient d’immenses bouteilles multicolores et d’imposants bonhommes tout en rondeur. En revanche, une heure plus tard, je me souviens parfaitement avoir vu passer sous mes yeux émerveillés un peloton groupé roulant à très faible allure, et qui fut accueilli avec ferveur par les spectateurs présents. Une si longue attente pour moins de trente secondes de spectacle, bien loin de l’orgie d’images dont nous sommes aujourd’hui submergés, avec les caméras miniatures installées sur les vélos, les loupes qui montrent au ralenti et en gros plan le visage grimaçant des coureurs, les drones et les hélicoptères qui filment la course du ciel, sans compter l’arsenal de motos qui nous permettent d’avoir en permanence un œil sur les échappées, le peloton et loin derrière, les malheureux attardés. Pourtant, si je devais retenir aujourd’hui une et une seule image du Tour de France, j’irais certainement piocher dans mes souvenirs d’enfance et la vision fugitive de ce peloton musardant au sommet d’un modeste talus de campagne.

Je me rappelle que mon enthousiasme était tel que j’avais réussi à obtenir de mes parents qu’ils m’achetassent un sachet rempli de petits vélos en plastique avec lesquels j’improvisais d’épiques courses en compagnie de Jérôme. Le père de ce dernier était maçon, et au milieu de sa grande cour trônait en permanence, à proximité d’un monticule de graviers sans intérêt, un énorme tas de sable qui nous servait de terrain de jeu. C’était également un coin très prisé d’un petit saucisson à pattes nommé Daisy qui passait le plus clair de son temps à venir y faire ses besoins ; aussi devions‑nous enlever un certain nombre de crottes plus ou moins fraîches à l’aide d’une truelle avant de pouvoir tracer un circuit qui suivait les irrégularités du tas de sable, irrégularités principalement créées par les vigoureux coups de pelle données par le père de Jérôme pour envoyer le sable rejoindre les autres ingrédients nécessaires à la fabrication du ciment. Quand le sable était suffisamment humide, nous arrivions, sans qu’il s’écroulât, à créer un pont ou un tunnel qui enrichissait alors un parcours déjà ponctué de virages relevés, de montées et de sinueuses descentes. Ces travaux de terrassement effectués, nous pouvions consciencieusement installer l’ensemble des petits coureurs sur la ligne de départ avant d’entamer une course pleine de rebondissements, avec des échappées, des chutes et un final toujours épique où, contrairement à une trop cruelle réalité, le peloton ne rattrapait jamais le courageux coureur solitaire qui résistait vaillamment en devançant de quelques secondes à peine la meute déchaînée.

Pendant plusieurs mois, il n’y eut que les courses cyclistes locales qui réussirent à m’arracher du tas de sable de Jérôme. J’éprouvais d’ailleurs des sentiments contradictoires pour ces compétitions qui passaient dans mon village, car si elles me semblaient complètement inaccessibles en raison de mon jeune âge et de ma frêle constitution, je trouvais néanmoins cet univers très familier : j’allais souvent saluer et discuter avec un voisin à qui avait été confié la gestion de la circulation à la sortie du village, tandis qu’au passage des coureurs, il m’arrivait souvent de reconnaître et d’encourager un grand frère ou un oncle d’un camarade de classe. Ce qui me fascinait le plus dans ces courses, c’était la camionnette de la Croix-Rouge qui fermait la marche avant de disparaître dans le lointain, comme si sa présence permettait aux cyclistes qui la précédaient d’atteindre le statut de surhomme bravant je ne savais quel danger.

Un jour, alors que mes parents et moi rentrions d’une longue marche en forêt, notre voiture s’était retrouvée au beau milieu d’une course cycliste. À un moment, nous avions doublé un homme seul et l’avions encouragé avec enthousiasme : « Bravo, allez ! Tu vas gagner ! », avant de rattraper un peu plus loin la fameuse camionnette et l’arrière du peloton. Alors que nous pensions avoir affaire à l’homme de tête, il s’avéra que le malheureux était distancé, seul à lutter pour un retour impossible. J’espère sincèrement que notre retardataire n’aura pas cru que nous nous étions moqués de lui.

Tous les ans à la fin du printemps, j’assistais également à un événement singulier : des centaines de cyclistes, avec parmi eux des adolescents et des personnes que je trouvais bien trop vieilles pour faire du vélo, passaient sous ma fenêtre dans un interminable défilé. Ils achevaient, pour la plupart d’entre eux, un parcours de quatre cents kilomètres réalisé en cinq jours autour de mon département ; une telle distance me fascinait et ce rallye cyclotouriste aura peut‑être eu plus tard une certaine influence quant à mon intérêt pour les épreuves d’endurance. Mais pour l’heure, mon seul exploit notable était d’avoir traversé la cour de Jérôme en contournant tant bien que mal le tas de sable avant de m’emplafonner contre le portail qui séparait sa cour de la route ; je venais d’avoir huit ans.
Dernière modification par wiwi78 le lun. 28 déc. 2020 09:38, modifié 1 fois.


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,
Un petit peu de lecture, et en vous souhaitant un bon noël.


Jour de fête chez mon oncle






Je sentais néanmoins que mes premiers tours de roue se rapprochaient, qu’il me fallait juste patienter un peu même si j’étais terriblement frustré d’être un des seuls enfants du village à ne pas tourner autour de la place de l’église en vélo. Heureusement, je ne supporterais pas ce spectacle bien longtemps : c’était la fin du mois de juin et j’allais partir en vacances. Le début de l’été ressemblerait aux années précédentes puisque j’accompagnerais mes parents sur d’abrupts sentiers de montagne. Passé ce long mois à crapahuter en râlant, principalement parce qu’il me faudrait me lever encore plus tôt que durant l’année scolaire, je serais ensuite hébergé chez un oncle avant de rejoindre le domicile de deux tantes, le temps que mon père et ma mère, randonneurs insatiables, participent à une difficile randonnée de près de trois semaines au cours de laquelle je ne pouvais les accompagner, à mon grand soulagement d’ailleurs.

Mon oncle, qui était musicien, venait de modestement débuter sa carrière en tant que professeur de musique dans un collège d’une sous‑préfecture de province. Loin de moi l’intention de porter un jugement qui dévaloriserait le plus beau métier du monde, mais celui qui fut de l’autre côté de la barrière sait combien il est difficile d’inculquer quelques notions de solfège et de faire découvrir les Nocturnes de Chopin à de jeunes adolescents qui ne pensent qu’à taper dans un ballon de football au milieu de la cour de récréation. Pourtant, au milieu du brouhaha de mes cours de musique, j’avais été émerveillé le jour où j’avais entendu, vers la fin d’une séance au cours de laquelle nous avions été particulièrement agités, un magnifique morceau de guitare qui, longtemps après, me reviendra en mémoire lorsque je m’essayerai péniblement à cet instrument. Mon oncle habitait un logement de fonction au sein même de l’établissement scolaire ; curieuse atmosphère que celle de ce milieu d’été, une semaine d’août très chaude pendant laquelle j’eus la cour de récréation pour moi tout seul. Néanmoins, je n’étais pas l’unique pensionnaire de cet internat estival : un professeur de mathématiques aux cheveux longs, toujours habillé de la même chemise ample en chanvre, déambulait régulièrement dans la cour, le plus souvent pieds nus. Sans vraiment comprendre pourquoi, je voyais bien que ma tante faisait en sorte de ne jamais me laisser seul avec lui. D’ailleurs, le jour où je découvris sous un préau un vieux vélo blanc dont les pneus étaient crevés et que le mathématicien se transforma comme par enchantement en mécanicien, passant une bonne partie de l’après-midi à le remettre en état, je vis ma tante, ma cousine dans ses bras, nous surveiller constamment de la fenêtre de sa cuisine, située à l’autre bout de la cour. À huit ans, j’ignorais la possibilité qu’il pût exister des pédophiles soixante‑huitards.

Le vélo, qui n’était plus vraiment à ma taille, me rappela à certains égards les derniers instants vécus avec mon tricycle bien aimé. C’est peut-être pour cette raison que le miracle tant attendu se produisit : sous un soleil de plomb qui incitait les rares pensionnaires des lieux à faire la sieste, ayant pour seuls spectateurs les étourneaux réfugiés dans les branches du débonnaire platane planté à proximité du préau, j’enfourchai la bicyclette le cœur battant, et à mon plus grand bonheur, je m’élançai sans l’ombre d’une hésitation à l’assaut de la cour. Pendant toute une semaine, sans jamais subir la moindre chute, je fis des tours et des tours de cour, virant au plus près des buts de handball, contournant avec adresse les panneaux de basket, ou encore en suivant au plus juste les lignes blanches et jaunes matérialisant les limites du terrain de sport et qui, sous l’effet de mon imagination, se transformait en un circuit au tracé des plus tortueux. Là, après une course intense dont je sortais invariablement victorieux, ruisselant de sueur, je m’arrêtais à l’ombre du platane et buvais avec avidité l’eau de la gourde que me tendait ma tante, quelque peu interloquée par ma passion naissante, mais soulagée que je ne succombasse pas à la bosse des maths.

Il me fallut alors quitter la sous-préfecture, et après la cour du collège écrasée par le soleil et sa suspicieuse gardienne, j’allais découvrir la fraîcheur d’une vaste propriété boisée et l’atmosphère enchantée des vacances au milieu des petites filles modèles, les malheurs de Sophie en moins.
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Ravélo Bernard
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par Ravélo Bernard »

Yop

J'aime toujours te lire avec plaisir. Par contre, je suis un peu étonné de la longueur de tes chapitres.

BàT


Ravélo Bernard
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour Ravélo,

Tout d'abord merci pour ton message.

Depuis que j'écris, j'ai toujours donné des titres aux différentes parties de mes récits, notamment parce que j'en ai besoin pour mon travail d'écriture. En effet, même si j'ai dans un coin un synopsis (plus ou moins détaillé) de mon roman, je travaille "petit bout par petit bout". Il m'est arrivé, dans le cadre de ce roman, d'écrire deux ou trois chapitres d'affilé, mais assez rapidement, j'ai besoin de revenir en arrière pour ne pas perdre le fil de mon histoire. Dans le même temps, j'aime bien, dans les titres, insérer des petites références ou des jeux de mots par ci par là, ainsi le "Jour de fête chez mon oncle" qui est une référence aux films de Jacques Tati et donc Jour de fête avec le fameux extrait où le facteur s'immisce dans une course cycliste !

Peut-être peuvent-ils sembler un peu court mais je trouve qu'ils marquent bien le passage d'un moment de la vie de Frédo à un autre. Je me suis néanmoins posé la question de les supprimer. J'ai fait l'essai et… à la lecture, j'étais complètement perdu. Maintenant, peut-être ne suis-je pas très bien placé pour prendre le recul nécessaire pour juger de l'éventuelle opportunité de revoir la longueur des chapitres de mon roman. C'est peut-être le travail d'un éditeur, mais je suis loin d'en être à ce stade !

Dans le cadre de ce forum, j'ai parfois prévu de regrouper deux chapitres ensemble pour pas que cela soit trop court. Dans le même temps, je ne souhaite pas publier des pavés trop longs car la lecture d'un texte long dans un message de forum peut se révéler un peu indigeste !

En tout cas, la question que tu poses, je me la pose souvent et au cours de mes lectures, je m'aperçois qu'il y a de tout : des livres sans chapitres, des livres avec chapitres mais sans titres, des longueurs plus ou moins longues… bref, l'important est de trouver la longueur "qui va bien" et effectivement, ce n'est pas toujours évident !

Bien à toi et à demain pour la suite !
wiwi


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,
Entre Noël et le jour de l'an, je vous propose de retrouver Frédo, le temps de deux chapitres, pour la suite de ses vacances.



Tante Lisa et tante Suzette



Je n’avais encore jamais rencontré les deux dames qui allaient m’accueillir. Quand mes parents firent allusion à ces dernières avant leur départ, j’avais simplement retenu qu’elles répondaient au diminutif étrange de « tante Lisa et tante Suzette ». J’ai toujours eu énormément de mal avec les liens de parenté ; enfin, pas vraiment avec les liens de parenté en eux-mêmes, mais avec les termes usités afin que fût définie cette parenté. D’ailleurs, aujourd’hui encore, je suis bien incapable de savoir qui peut bien se cacher derrière le terme « cousin germain ». Je vais donc tenter de faire simple pour vous expliquer qui étaient pour moi ces fameuses « tante Lisa et tante Suzette ». L’oncle qui m’avait hébergé au cours de la première semaine était un des trois frères de ma mère et sa femme, qui était ma tante, était à la fois de ma famille, mais avait également sa « famille à elle », c’était le terme qu’elle‑même employait. Les deux tantes étaient donc issues de la famille de ma tante, cette dernière ayant de son côté un oncle qui avait deux sœurs, plus âgées que lui, les fameuses « tante Lisa et tante Suzette ». Au-delà de ma difficulté avec les liens de parenté, je me demande également si mes souvenirs ne m’induisent pas en erreur. Si les tantes étaient effectivement sœurs, je ne suis plus tout à fait sûr qu’elles fussent les sœurs de l’oncle de ma tante. En tout cas, elles me semblaient déjà bien âgées à l’époque, mais il est vrai que lorsque j’avais moins de dix ans, je trouvais toujours vieille toute personne de plus de quarante ans. Dans la mesure où une des deux dames est encore en vie aujourd’hui, sans doute n’avaient-elles guère plus de quarante‑cinq ans lorsque je séjournai chez elles ; mais je m’embrouille. Bref, restons‑en simplement à « Tante Lisa et tante Suzette » sans essayer d’y voir plus clair, car à trop vouloir entrer dans le détail, on en devient parfois inaudible, illisible et surtout sans intérêt.

*



Je me souviens avec une précision étonnante de mon arrivée devant ce nouveau lieu de vacances. Bien loin du caractère fade parce que purement fonctionnel du collège provincial, je me retrouvai avec ravissement devant un panorama qui débrida mon imagination. Que pouvaient cacher ces hauts murs en pierres apparentes ? Un manoir lugubre régenté par les deux sœurs vampires Liseratus et Suzenstein ? Peu probable… d’autant que je n’avais pas été accueilli par la foudre et les éclairs au crépuscule sous une nuée de chauves-souris… Il faisait un soleil radieux et le lourd portail en fer forgé ne s’ouvrit pas dans un grincement déchirant. Au contraire, il déclencha un joyeux tintement de clochettes qui firent s’envoler une myriade d’hirondelles et une fois le portail franchi, une splendide propriété reposant au milieu d’arbres gigantesques dont les branches retombaient au-dessus d’une grande allée gravillonnée se dévoila progressivement devant moi. Sur la droite, je distinguai une charmille longeant un vaste verger tandis qu’au bout de ce dernier était disposé un élégant salon de jardin sommeillant à l’ombre d’une tonnelle. Derrière la vaste bâtisse, j’aperçus toute une basse-cour avec notamment les deux oies mal aimables qui, un peu plus tard, me prendraient en grippe. Sur le perron, tout sourire, les deux sœurs nous attendaient. Sans être jumelles, elles se ressemblaient comme deux gouttes d’eau : le même visage osseux, rehaussé par des cheveux gris très courts et surtout, les mêmes voix graves, presque masculines, et qui, aussi impressionnantes qu’elles fussent, ne m’adressèrent que compliments et sages recommandations pendant toute la durée de mon séjour. Sans doute les deux tantes avaient passé toute leur existence sans jamais se quitter et j’eus l’impression qu’il suffirait de quelques années à peine pour qu’elles finissent par devenir une seule et même personne. Derrière les deux vieilles demoiselles, j’aperçus trois jeunes filles entre dix et douze ans qui montaient et descendaient à cloche-pied les marches du perron. Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi je fus autant chouchouté durant mon séjour : du haut de mes huit ans, j’aurai été, le temps de deux heureuses semaines, le seul homme de la maison au milieu de toute cette féminité.


Dès mon arrivée, je me pliai de bonne grâce aux diverses activités des trois jeunes demoiselles de la maisonnée et je découvris à cette occasion le croquet, passe‑temps préféré des tantes. Après le repas du midi, ces dernières avaient pour habitude de s’installer à l’ombre de la vaste tonnelle pour prendre leur café ; et, en les attendant, nous construisions avec soin un parcours à l’aide des arceaux du jeu de croquet. Sur un sol légèrement sableux, abrités du soleil et enivrés par le parfum des roses, nous nous lancions au milieu des rires dans une partie endiablée pleine de rebondissements ; les boules de couleur s’entrechoquaient joyeusement à de nombreuses reprises avant que le vainqueur ne réussît à heurter le piquet final sous les hourras de l’assistance. Il était alors temps pour les tantes de se réfugier au frais de leur cuisine. Là, tout l’après-midi durant, avant de préparer le repas du soir, elles concoctaient de la confiture ou des pâtés de volaille qu’elles nous demandaient parfois de goûter, interrompant ainsi agréablement nos interminables parties de cache-cache. J’étais d’ailleurs souvent le dernier à être déniché, car je prenais un malin plaisir à me réfugier dans les coins les plus reculés de l’immense parc, ce qui me permettait, je peux l’avouer aujourd’hui, de pouvoir profiter d’un petit moment de solitude pendant lequel j’observais un couple d’écureuils virevolter autour du tronc massif d’un grand chêne, ou un escadron de fourmis activant leurs mandibules sur un malheureux papillon de nuit venu se poser au mauvais endroit au mauvais moment. C’était souvent l’heure de goûter qui venait interrompre la partie de cache‑cache ; chacun s’empiffrait alors de plusieurs tartines d’un pain à peine sorti du four et aussitôt recouvertes de délicieuse confiture de coing ou de framboise. Ressentant le besoin de souffler après ce début d’après-midi passé au grand air, les filles s’installaient sur la grande table du salon pour jouer à divers jeux de société. Avant d’aller les rejoindre, j’aimais prolonger mes petits moments de solitude et parcourir tous les recoins de la propriété en quête de nouvelles cachettes pour la partie du lendemain. C’est de cette façon que je découvris dans un vieux garage, entre les lapins, les poules et une vieille guimbarde, une bicyclette en parfait état.


Il était écrit que pour mes premiers coups de pédale, jamais je n’aurais un vélo à ma taille, car après le petit vélo blanc de la cour du collège, la bicyclette qui était devant moi me sembla immense ; pourtant, malgré son gabarit, je brûlai d’envie de l’essayer et je demandai aussitôt aux tantes l’autorisation de m’en servir. Quelques minutes plus tard, je prenais la direction du bout du terrain situé derrière la cuisine. Un peu laissée à l’abandon, cette parcelle était, non pas recouverte d’une douce pelouse homogène comme sur le devant de la maison, mais coiffée d’une herbe grasse et hirsute disséminée en mottes éparses, fournissant ainsi au terrain pléthore de bosses irrégulières avec lesquelles j’allais devoir composer. Mais ce léger inconvénient n’était rien en comparaison des oies qui s’étaient appropriées la place et qui ne cessaient de me regarder d’un air suspect ; ajouté à cela la taille du vélo, la tache qui m’attendait s’annonçait bien compliquée. Par chance, le vélo avait un cadre incliné, ce qui me permit de l’enfourcher aisément ; en revanche, je m’interrogeai longuement sur la manière dont j’allais m’élancer tellement il était haut. Au premier essai, le pédalier partit en arrière ; au deuxième, le vélo se coucha immédiatement sur le côté ; plus loin, les oies cacardaient comme si elles se moquaient de moi. Je ne me laissai aucunement impressionner par les deux animaux si bien que le troisième essai fut le bon : après avoir senti le vélo tanguer pendant un instant, je me hissai sur la selle et réussis à atteindre les pédales sans trop de difficultés. C’est au moment où j’allais savourer mon exploit que les deux volatiles chargèrent : le cou en avant, elles coururent vers moi en sifflant, comme si je représentais un oiseau de malheur. Pris de panique, je tournai le guidon vers la droite : mon vélo se cabra brutalement et je m’encastrai dans un énorme tas de compost qui amortit si bien ma chute que je ne reçus de cet accident qu’une éphémère blessure d’orgueil. Seules les tantes furent témoins de ce petit drame, les trois jeunes filles étant de leur côté parties faire une promenade dans la campagne environnante. À leur retour, tante Lisa et tante Suzette ne dirent pas un mot de ma réelle mésaventure, se contentant d’indiquer devant mes genoux légèrement écorchés que j’avais fait une malencontreuse chute en vélo consécutive à un virage abordé un peu trop rapidement ; je leur en sais gré d’avoir su préserver avec tact ma dignité en prenant quelques libertés avec la réalité. Quant aux deux volatiles acariâtres, nul doute qu’ils finirent peu de temps après mon départ dans de gros bocaux aux côtés des confitures ; du moins je l’espérai.


À la suite de cet épisode qui ne remit aucunement en question mon enthousiasme, j’appris à maîtriser la grande bicyclette en effectuant un nombre incalculable de fois le tour de la propriété. Tous les matins, je m’élançais sous la charmille avant qu’elle ne vînt s’interrompre à hauteur du mur d’enceinte que je longeais un bon moment avant d’appuyer très fort sur les pédales pour traverser un court passage argileux. Enfin, je remontais en danseuse le chemin gravillonné et terminais au sprint. Avant de repartir pour un tour, j’esquivais la cour devant le perron afin de ne pas l’abîmer avec des traces de freinage intempestives. J’étais aux anges : j’avais enfin retrouvé des sensations similaires à celles de mes tours de cuisine sur mon tricycle. Mieux encore, sur un terrain plus vaste et plus varié, je m’imaginais dans une terrible montée de col qui aurait précédé une descente vertigineuse où chaque virage représentait un défi à l’équilibre, et il suffisait qu’une brise légère fit chanter les feuilles des arbres pour que je m’imagine confronté à un terrible vent de face, rendant mon échappée encore plus héroïque. Pourtant, je franchissais la ligne toujours le premier, et quand les jeunes demoiselles me regardaient passer à toute vitesse devant le perron avec un peu d’étonnement, je voyais en elles les charmantes hôtesses qui allaient offrir le bouquet et un baiser passionné au vainqueur. D’ailleurs, ce petit détail ajouté à deux autres événements me laisse aujourd’hui à penser que l’univers enchanteur dans lequel j’évoluais pouvait également s’abandonner à une certaine forme de volupté. Quel monde, aussi merveilleux soit‑il, n’était pas entouré par ses propres mystères ?





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