La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Un petit mot pour vous indiquer que je mettrai le prochain épisode à disposition mardi prochain. En attendant, je vous souhaite un bon week-end pascal.

wiwi


La tête dans le guidon
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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Et nous retrouvons Frédo après ses 630 km...

Bonne lecture,
wiwi



Accélération









Nous franchîmes la ligne d’arrivée sous une pluie battante vers neuf heures du matin, soit vingt-sept heures après notre départ ; l’objectif des moins de trente heures était atteint au‑delà de nos espérances. Marlène était venue me chercher, et après avoir évoqué de façon évasive mon long périple, je m’endormis au cours du trajet qui nous ramenait vers notre appartement. Pendant une dizaine de jours, je me sentis complètement ailleurs, et si je récupérai très rapidement sur le plan physique, je ne me rendis plus à Mainville avec le même enthousiasme qu’auparavant ; j’étais nostalgique de l’année qui venait de s’écouler. En deux saisons à peine, le club m’avait énormément apporté ; mais voilà, j’en voulais plus.

Au mois de septembre, j’annonçais avec un peu de tristesse à Yvette et Bruno que je quittais le Cyclomainvillois pour rejoindre le club de Gironville, ce dernier participant à des courses de niveau départemental ainsi qu’à quelques cyclosportives au cours de la saison. J’avais roulé à plusieurs reprises avec certains de leurs membres dans la vallée de la Gire et je m’étais aperçu que j’arrivais, tant bien que mal, à suivre leur rythme. Aurais-je dû prendre le temps de la réflexion après La Guyenne ? Certainement ; mais je manquais de lucidité après cette aventure qui m’avait fatigué beaucoup plus que je voulais bien l’imaginer. Sans compter que j’étais de nouveau en difficulté dans ma relation amoureuse qui s’était de nouveau nettement dégradée au cours de notre séjour aux États-Unis. Difficile de savoir si Marlène attendait trop de notre voyage ou si de mon côté je n’étais pas encore complètement revenu de mes six cent trente kilomètres, mais il me fut impossible de la suivre avec enthousiasme dans tous les lieux que nous visitâmes : j’aurais préféré profiter des hôtels et de leurs immenses piscines alors que Marlène avait envie de laisser éclater toute l’énergie qu’elle avait accumulée au cours de la préparation de ce voyage ; et puis, peut-être espérait‑elle secrètement m’intéresser à autre chose que le cyclisme. D’ailleurs, à quelle scène avais‑je eu droit du côté de Boston quand je lui avais fait part de mon intention de rejoindre le club de Gironville dans le but de m’essayer à la compétition.

De retour en France, à la fois perturbé par la tournure prise par les vacances ainsi que trois semaines sans monter sur un vélo, je repris l’entraînement avec d’autant plus d’acharnement que je m’inquiétais de ne pas être au niveau de mes futurs coéquipiers. S’il était certain que le rythme ne serait pas aussi élevé qu’au sein du Vélo Sport, il serait certainement beaucoup plus soutenu que lors de mes sorties avec le CycloMainvillois. Je ne me trompais pas. Au cours de l’entraînement hivernal, je subis le rythme de façon implacable : pendant deux mois, je ne vis que l’arrière du peloton et je me faisais régulièrement décramponner en fin de sortie, lorsque tous les coureurs s’amusaient à « faire la pancarte », c’était l’expression consacrée pour savoir qui allait franchir en tête le panneau d’entrée de la petite ville de Gironville. Je serrais les dents malgré tout et encouragé par la plupart des coureurs, je progressais, certes lentement, mais je progressais. Le mercredi après-midi, je retrouvais même certains d’entre eux pour une partie de manivelles autour de la vallée de la Gire ; j’aimais de plus en plus cet endroit. Au début du mois de mars, sans vraiment réfléchir, je m’inscrivis à la première course de la saison tandis que deux semaines plus tard, je prévis de participer à une épreuve cyclosportive d’environ cent cinquante kilomètres dans les Préalpes. Jamais je n’aurais imaginé que ces deux épreuves prennent une si mauvaise tournure.




Plus rude sera la chute


Ma première course se termina de façon prématurée : au milieu d’un peloton d’une quarantaine de coureurs, je fus cueilli à froid par un départ incroyablement rapide et me retrouvai immédiatement relégué dans les dernières positions. Le premier tour fut un véritable supplice : j’avais l’impression d’être un petit morceau de caoutchouc au sein d’un immense élastique dont je subissais chacune des multiples extensions. À chaque entrée de virage, je devais freiner brutalement pour ne pas percuter le cycliste qui me précédait ; à peine sorti du virage je devais pédaler comme un damné pour tenter de suivre le peloton qui s’étiolait en file indienne. Après dix kilomètres de course, j’étais déjà épuisé. Tout à coup, deux coureurs se percutèrent devant moi : l’un chutait lourdement sur le bitume pendant que l’autre terminait sa course dans le fossé. Par miracle, je parvins à les éviter ; hélas, j’avais freiné si sèchement que j’avais déjà perdu dix mètres sur le dernier coureur du peloton. Je compris, après quelques minutes d’efforts désespérés, que jamais je ne pourrais le rejoindre. Déçu, inquiet également de constater combien j’étais loin d’être au niveau de la concurrence, car même sans la chute je n’étais absolument pas certain que je serais allé beaucoup plus loin, je quittai les lieux, fatigué et terriblement déçu ; je sentais confusément que le plaisir de rouler s’était peu à peu transformé en une pénible contrainte, conséquence de ma volonté de vouloir progresser à tout prix. Pourtant, j’étais toujours persuadé que mes efforts seraient bientôt récompensés.

J’oubliais vite ma déconvenue pour me concentrer sur mon épreuve cyclosportive à venir. J’étais le seul coureur du club à faire le déplacement, mes autres coéquipiers trouvant qu’il était un peu tôt dans la saison pour une course de ce genre : selon leurs dires et malgré un kilométrage raisonnable, cette épreuve était loin d’être une formalité. Pour ma part, après la Guyenne, je ne voyais pas trop ce qui pourrait m’arrêter…

Peu de temps après le départ, non seulement il se mit à pleuvoir, mais le rythme imprimé par le peloton se montra aussi élevé que lors de ma première course qui ne comptait pourtant que cinquante kilomètres. Pour couronner le tout, le relief était très escarpé ; je ne pouvais m’accorder aucun temps de repos : dès que je parvenais au terme d’une montée, je devais enchaîner par une descente glissante au cours de laquelle il m’était impossible de récupérer. Au bout de cent kilomètres, je fus à bout de force ; avec la pluie incessante, j’avais si froid que mes doigts s’étaient engourdis à un point tel que je ne parvenais plus à changer les vitesses avec ma main droite. Seul dans le brouillard, loin derrière les premiers qui étaient certainement arrivés depuis longtemps, j’étais à la dérive. Alors que j’abordais un rond-point, un signaleur me fit signe de ralentir : « attention, la chaussée est glissante par ici ! » Je n’eus pas le temps de réagir. Je sentis la roue arrière se dérober et je chutai lourdement sur le côté droit. Je me relevai péniblement avec le genou en sang. Remontant sur mon vélo sous la pluie qui redoublait, je ne pédalai plus qu’avec ma jambe gauche, mon genou droit me faisant trop souffrir. Ralliant l’arrivée tant bien que mal, je fus pris en charge par la cellule de secours qui soulagea la douleur au genou et nettoya une plaie qui s’avéra peu profonde ; je pus même prendre une douche avant de repartir. Le trajet du retour fut néanmoins compliqué : seul au volant avec mon genou endolori, je dus m’arrêter à plusieurs reprises pour me reposer. J’arrivais très tard à l’appartement. Dans l’après-midi, j’avais tenté de joindre Marlène, sans succès ; depuis, je n’avais pas donné de mes nouvelles ; j’espérais qu’elle ne s’inquiéterait pas trop.


*


L’appartement était étrangement calme quand je posai les clefs dans un léger tintement sur le petit secrétaire qui ornait l’entrée. Sur ce dernier, bien en évidence, je découvris une enveloppe blanche avec seulement inscrit : « Frédéric ». En l’ouvrant, je sentis mon cœur battre à tout rompre.


Frédéric,

Dès que tu as quitté l’appartement vendredi soir, j’ai compris que ce n’était plus possible. Je n’en peux plus de devoir attendre un homme qui passe sa vie la tête dans le guidon. Nous deux, c’est terminé. Vu que tu as été incapable de choisir entre le vélo et moi, j’ai choisi à ta place. Nous avons passé de bons moments ensemble, mais aujourd’hui, j’ai besoin d’avoir un projet pour les années à venir. J’ai besoin de sentir que mon compagnon est prêt à fonder une famille et à avoir des enfants. Frédéric, je vais avoir trente‑cinq ans et je commence à penser qu’il va bientôt être trop tard pour moi. J’avais des scrupules à me séparer de toi, car cela voulait également dire que je devrais te mettre dehors. Pour me faciliter les choses, Papa t’a trouvé un point de chute : grâce à ses relations, tu peux prétendre à un petit appartement de la cité Hlm du quartier de la Minardière ; cela ne sera pas aussi confortable qu’ici, mais cela te laissera au moins le temps de te retourner. Je suis parti pour quinze jours à Londres. Je crois que ces deux semaines te seront suffisantes pour que tu puisses déménager tes affaires.

Je te souhaite le meilleur pour la suite,
Marlène



Pour lire la lettre, je m’étais assis sur une chaise de la cuisine ; sans doute avais-je compris qu’il aurait été inapproprié de la lire confortablement installé au fond du canapé. Bien entendu, jamais je ne me serais imaginé devoir vivre une telle scène ; dans le même temps, je savais bien qu’un tel dénouement était inéluctable. Je sentais depuis longtemps que j’aurais dû faire quelque chose ; malheureusement, je ne m’en étais jamais senti capable. Il serait malhonnête de dire que je ne fus pas en colère contre Marlène ; je fus même terriblement vexé d’avoir été mis si brutalement à la porte, sentiment qui se transforma au fil des jours en une terrible honte. D’ailleurs, je n’osais plus me promener dans les rues de peur de rencontrer Marlène ou ses parents, voire des connaissances que nous avions en commun et qui, je ne le savais que trop bien, allaient être soulagées de constater mon absence. Sur mon lieu de travail, je ne regardais plus que mes pieds ; je me sentais surveillé de toutes parts. Paranoïa ? Réalité ? Peu m’importait, je n’avais plus qu’une idée en tête : quitter les lieux au plus vite pour me consacrer entièrement à mes courses cyclistes… jusqu’au jour où je perdis une nouvelle fois les pédales et traitai, à la fin d’une épreuve, un concurrent de connard.


*


« Qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard ! » je n’en pouvais plus de répéter cette phrase en boucle. « En à peine deux minutes, j’ai été avalé par le peloton, alors qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre connard ! » J’étais nul sur le vélo ; j’étais nul en dehors ; pas de jambes et pas de cerveau. Le constat était sans appel. Du jour au lendemain, je ne m’inscrivis plus à aucune course cycliste ; je refusai même de participer aux sorties du mercredi après‑midi que me proposèrent gentiment mes coéquipiers pour me remonter le moral. Je pris avec complaisance le chemin de la dépression ; j’étais décidé à me rouler dans la fange, prêt à me retrouver le héros malheureux d’un mauvais roman… enfin, pas nécessairement un mauvais roman, mais plutôt un de ces bouquins où le protagoniste vivait une vie de merde dans un monde de merde, entouré par des gens de…

Avachi dans un sofa avec une barbe de trois semaines, je me levai en marmonnant avant de traîner péniblement les pieds vers la porte d’entrée dont la sonnerie retentissait pour la quatrième fois. « Alors mon p’tit gars, on ne vient plus me rendre visite ? »





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chelmi
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par chelmi »

Document mis à jour : la_tete_dans_le_guidon.pdf


Amicalement,
Michel ALLONNEAU.

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Ravélo Bernard
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par Ravélo Bernard »

He ben !! pauvre Frédo, ça va pas fort pour le moment.


Ravélo Bernard
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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Effectivement… Souhaitons-lui des jours meilleurs !


La tête dans le guidon
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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Après ce 11 avril sans Paris-Roubaix, notre Frédo va-t-il, de son côté, remonter la pente ? Vous le saurez, etc.

Bonne lecture,
wiwi



Nuit blanche





D’abord étonné de ne plus me voir pousser la porte de son magasin, Monsieur Gontran s’était ensuite inquiété. Comme il comptait parmi ses clients plusieurs membres du club de Gironville, il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre la situation dans laquelle je m’étais abîmé, car si je ne m’épanchais que très rarement sur mes problèmes personnels, j’avais bien été obligé de répondre aux interrogations de mes coéquipiers qui me trouvaient de plus en plus fatigué.

Ce jour-là, Monsieur Gontran n’était pas resté très longtemps dans mon appartement. « Hé bien, tu t’es mis dans un bel état ! Si tu continues comme ça, tu vas réussir l’exploit de perdre deux petites reines en moins de trois mois. Allez, tu me rases tout ça, tu passes la meilleure nuit possible et je t’attends demain matin à sept heures trente devant le magasin. Et habille-toi avec autre chose qu’un costard, c’est toujours plein de graisse chez moi ! » Je n’avais même pas protesté ; je crois que j’avais même lâché un piteux « Oui, monsieur Gontran ».


*



À sept heures et quart en ce samedi matin, j’attendais avec un peu d’anxiété devant la devanture baissée du marchand de cycles : je venais de passer une nuit blanche, intrigué par ce que me voulait Monsieur Gontran et échafaudant mille hypothèses à ce sujet. De plus, j’avais pris le temps de me remémorer comment j’en étais arrivé là. Une nuit à passer en revue les souvenirs d’un homme bien ordinaire pour lequel il n’y avait là pas de quoi écrire une histoire et… « Je suis sacrément content de te voir mon garçon ! » me lança Monsieur Gontran en même temps qu’il me pressait amicalement l’épaule avec sa grosse main. Allez, rentrons et prenons un café. J’ai deux ou trois trucs à te dire ! »

Il était presque vingt heures quand je refermai la porte de mon petit appartement, éreinté par ma journée à laquelle s’ajoutait une nuit blanche. En m’écroulant sur mon lit, je n’eus pas le temps de repenser à la journée qui venait de s’achever. Plus tard, je verrais tout cela plus tard…


Changement de cadre

Trois années ont passé ; il est sept heures et quart et je m’apprête à lever le rideau de fer qui protège la devanture des cycles Gontran. À chaque fois que j’effectue ce geste, à chaque fois que j’entre dans le magasin, je me souviens de ce matin où Monsieur Gontran m’avait fait asseoir sur un tabouret en m’intimant l’ordre de l’écouter sans que je vienne l’interrompre :

« Mon garçon, ça fait longtemps que je pense à ce moment ; d’une certaine manière, j’aurais bien voulu que cela arrive plus tôt, mais voilà, ce n’est pas le tout de songer à passer la main, encore faut-il tomber sur la bonne personne. C’est marrant, il aura fallu que tu disparaisses de la circulation du jour au lendemain pour qu’enfin je comprenne que tu n’étais pas un client comme les autres ! Au début, j’ai juste pris cela pour de la sympathie réciproque, rien de plus, même si j’ai bien senti que tu t’intéressais de près à mon travail. Tu sais Frédo, je peux t’appeler Frédo mon garçon ? Je viens d’avoir soixante ans et je commence à fatiguer. Ce n’est pas le métier qui me fatigue, c’est mon âge j’en ai bien peur. Cela fait quand même trente ans que je gère ce magasin tout seul. J’en suis fier d’ailleurs ! Mais ça laisse des traces. Oui, ça laisse des traces… Mon dos commence à être salement amoché… Les vélos ont beau être de plus en plus légers, les cartons sont toujours aussi lourds ! Alors voilà… j’aimerais que… putain, je crois bien que je sais pas trop comment te le dire… Tu sais, je suis un vieux célibataire ; cela fait bien longtemps que mon seul et unique amour, c’est ce petit commerce. Oui, en ce qui me concerne, c’est plus facile de dire à un magasin qu’on l’aime et qu’on compte sur lui plutôt qu’à avoir à le dire à une femme qui… enfin passons… Ce que j’aimerais mon garçon, c’est que tu viennes bosser avec moi afin que je te transmette tout ce que je sais et le moment venu, quand je serai certain que l’œuvre à laquelle j’ai consacré toute ma vie est entre de bonnes mains, hé bien, je te léguerai mon magasin ! Les Cycles Frédo, ça serait pas mal non plus, qu’en penses-tu ? »

Sur l’instant, j’en fus abasourdi. J’étais assis là, sur un petit tabouret, avec en face de moi Monsieur Gontran qui me proposait, les larmes aux yeux, quelque chose que jamais je n’aurais osé imaginer. C’était irréel et presque trop beau après toutes mes déconvenues. L’espace d’un instant, je doutai même de sa sincérité. Pourtant, quand quelqu’un vous tendait si généreusement la main, ne devrait-on pas la saisir avec chaleur et détermination plutôt que de se poser des questions à la con ? Pendant quelques minutes, je tentais de le convaincre, et surtout de me convaincre, qu’il me serait difficile de quitter mon travail du jour au lendemain ; que je n’avais pas beaucoup d’expérience pour réparer ou vendre des vélos et que… Mais Monsieur Gontran arrivait sans difficulté à battre en brèche ma faible résistance. Au bout d’une demi-heure de discussion, il me proposa simplement de passer la journée à travailler avec lui. « Comme ça, mon garçon, plutôt que de causer dans le vide, on va vite se rendre compte si cela peut te plaire ou non ! »

J’avais donc passé mon samedi avec Monsieur Gontran, à l’observer tout d’abord, avant de l’aider à réceptionner les livraisons du jour. En fin de matinée, il m’apprit à dévoiler une roue et à en tendre les rayons ; au cours de l’après-midi, alors qu’il était déjà occupé avec un client, je renseignai comme je le pus un jeune homme désirant acheter un vélo tout-terrain. À aucun moment je ne pensai à ma rupture avec Marlène. En une journée, j’eus l’impression de me retrouver du côté de Fontperdu, au petit matin en compagnie des ouvriers, avec la merveilleuse odeur de café et les premiers rayons du soleil qui venaient me réchauffer les épaules…

J’étais retourné voir Monsieur Gontran à son domicile dès le dimanche matin ; nous avions longuement parlé. Le lundi, je donnai ma démission et le mardi je débutai mon nouvel apprentissage au sein de son magasin. Pendant plus d’un an et demi, je ne pris pas un seul jour de congé, mais quelle importance puisque je n’avais pas vraiment l’impression de travailler ; j’étais en train de découvrir un métier qui faisait écho avec ma passion de toujours : le cyclisme. En parallèle, je repris contact avec le club de Gironville puisque de nombreux coureurs venaient s’approvisionner chez les cycles Gontran, Gironville n’étant distant que d’une petite vingtaine de kilomètres. D’ailleurs, je fus très sensible à leur gentillesse puisqu’ils me demandèrent régulièrement à quel moment j’allais les rejoindre, ce à quoi je répondais invariablement que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre. Mais je m’empressais d’ajouter que ce n’était qu’une question de temps avant que je pusse de nouveau rouler avec eux. Intérieurement, je ressentais de nouveau l’envie de courir, cette envie qui s’était en partie envolée après la Guyenne.

Au bout de deux ans, Monsieur Gontran commença doucement à passer la main ; il ne vint plus qu’un jour sur deux au magasin et six mois plus tard, je ne le vis plus qu’une fois par semaine. Plus le temps passait et plus je m’investissais avec passion dans la gestion du commerce. Ainsi, je ne manquais pas d’idées pour assurer la pérennité des cycles Gontran et le mercredi par exemple, avec l’aide de quelques clients fidèles, j’organisais une sortie cyclo au départ du magasin et j’offrais à cette occasion une paire de chambres à air à chaque participant. Avec le samedi, la journée du mercredi était maintenant celle au cours de laquelle je faisais le meilleur chiffre d’affaires. Bien entendu, je fus parfois confronté à quelques difficultés, mais Monsieur Gontran, qui profitait de sa retraite pour s’adonner enfin au cyclotourisme, était toujours là pour m’apporter son aide.

Le magasin était fermé le lundi, mais dans les premiers temps, cette journée n’était pas de trop pour tenir les comptes, passer les commandes et réparer les cycles des clients. Avec l’habitude, je parvins à boucler ce travail en une grosse matinée, si bien que je roulais de nouveau tous les lundis après-midi. Refusant l’adage selon lequel les cordonniers étaient les plus mal chaussés, je m’achetai un vélo en carbone que j’adaptai au mieux selon mes aptitudes et ma morphologie, le matériel n’ayant maintenant plus aucun secret pour moi. Les vélos haut de gamme sont un peu comme les voitures de course ; il ne suffit pas d’avoir les moyens de se les offrir ; encore faut‑il savoir les piloter. Pour moi qui ne serais jamais un champion, je ne ressentis pas le besoin de faire de folies sur le plan financier. Et puis, j’avais un autre projet en tête…

Depuis que j’avais repris mes sorties à vélo, j’allais invariablement rouler dans la Vallée de la Gire ; il faut dire que j’habitais toujours dans mon petit appartement coincé au sommet de sa tour Hlm et j’appréciais retrouver, le temps de mes escapades, un environnement plus propice à mes aspirations. Durant ma courte saison au sein de l’entente sportive de Gironville cyclisme, j’étais définitivement tombé sous le charme de la grosse bourgade dont j’aimais emprunter toutes les côtes des alentours en haut desquelles je pouvais admirer le Gire et sa verte vallée. Au cours d’une de mes sorties, à un kilomètre à peine de Gironville, alors que je croyais avoir sillonné toutes les routes des environs, je découvris par hasard une montée qui m’avait jusqu’alors échappé, une bosse assez courte, mais très raide qui me déposa devant un petit panneau bleu sur lequel était écrit en blanc : « Le Parchet » ; je descendis de mon vélo. Devant moi se tenait une placette herbeuse qui accueillait un puits surmonté d’une pompe à main en fonte. Par curiosité, j’actionnai la pompe et j’eus la surprise de voir l’eau couler ; j’en profitai pour remplir ma gourde et me désaltérer, le dos posé contre le muret qui entourait le puits. Autour de la placette, six maisons étaient rassemblées et parmi elles, je remarquai une petite longère au crépi fatigué dont les deux fenêtres donnant sur la rue étaient fermées ; je m’approchai. Sur le côté de la maison, un petit portail grillagé ne tenait plus fermé que par l’entremise d’une grosse chaîne rouillée ; des ronces immenses passaient à travers le portail et je n’aperçus le petit panonceau qu’au moment où j’allais repartir : « À vendre. Contacter l’agence de la Chaumerie à Gironville. » Depuis que je travaillais, j’avais économisé suffisamment pour envisager sereinement l’avenir sur le plan financier : je pus faire sans trop de difficultés l’acquisition de l’ancienne fermette et même si elle nécessitait des travaux assez conséquents, mon expérience passée dans l’entreprise du père de Manu me permettrait d’en effectuer moi-même la restauration. Lors des deux longues visites effectuées avec l’agence, j’avais pu constater que la charpente et les murs porteurs étaient encore en excellent état ; c’était certes une vieille demeure qui n’était plus habitée depuis deux ans, mais la structure était encore très saine.


*



Voilà comment, en trois années, ma vie changea du tout au tout. Je partageais dorénavant mon temps entre le magasin et ma maison : du mardi au samedi, je vendais et réparais des vélos. Le lundi après-midi, je faisais ma sortie hebdomadaire pendant que le dimanche je me consacrais à la restauration de ma petite longère. Pour mes premiers travaux, je rénovai la cuisine en remplaçant un affreux carrelage blanc et noir par des tomettes ocre et en achetant dans une brocante une vieille table en chêne aux pieds légèrement piqués. Je perpétuais ainsi le souvenir du petit garçon tournoyant avec son tricycle dans la cuisine familiale. Pas grand-chose n’avait changé finalement sinon que mes capacités physiques s’étaient bien développées depuis mon enfance et que les humiliations du collège étaient bien loin derrière : alors que je ne roulais qu’une seule fois par semaine, j’étais heureux de constater que je pouvais boucler une sortie de cent kilomètres en moins de quatre heures avec un plaisir sans cesse renouvelé.





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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par chelmi »

Document mis à jour : la_tete_dans_le_guidon.pdf


Amicalement,
Michel ALLONNEAU.

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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Un peu de poésie, des retrouvailles et bien sur quelques mésaventures !

Bonne lecture,
wiwi

PS. Le pdf a été mis à jour par Chelmi. Merci à lui !
La tête dans le guidon


Une photo jaunie







Malgré mon retour dans les plaines, j’étais resté proche de Manu qui lui n’avait toujours pas quitté le petit hameau au-dessus de Fontperdu. Quand je lui demandais de ces nouvelles, il s’arrangeait toujours pour rester très elliptique. Je savais qu’il avait fini par travailler avec son père à la fin ses études littéraires sans pour autant abandonner l’écriture. D’ailleurs, il m’envoyait régulièrement un texte de sa composition et je sentais bien qu’il était important pour lui que j’en prisse soin ; et, par amitié, je ne manquais jamais de le faire. Quelques jours auparavant, au cours de ma sortie du dimanche matin, j’avais été charmé par le soleil matinal qui, dans les champs, illuminait le colza arrivé à maturation : j’avais pris une photo avant de l’envoyer à Manu. Une dizaine de jours plus tard, je reçus dans la boîte aux lettres un texte de sa part intitulé « Une photo jaunie » :

Retrouver dans le fond d’un tiroir une vieille photo jaunie nous renvoie souvent vers d’anciens souvenirs empreints de nostalgie. Nous nous arrêtons quelques instants sur le bord du chemin de notre mémoire et regardons passer en trombe les années, avec leur lot d’amis disparus, d’enfants qui ont grandi, de parents qui sont partis, et puis aussi de ses petites choses que nous aurons laissé amoureusement reposer bien tranquillement au fond d’un garage, le temps de retrouver l’envie de reprendre la route. Nous aurons pris le temps de repenser aux petits mots d’encouragement récoltés çà et là pendant les descentes sinueuses, les montées interminables et surtout les lignes droites plates et monotones qui ressemblent parfois aux moments difficiles de notre existence. Et puis, après de longues années de silence, la couleur revient le long des chemins et la blé d’or qui s’élève au-dessus de Gironville efface les mauvais souvenirs, la nostalgie cédant enfin devant les assauts de ce printemps pourtant bien tardif. Il conviendra maintenant d’être patient avant de retrouver les sensations perdues et le chemin des entraînements ; cela me laissera un peu de temps pour ranger mes tiroirs et peut-être découvrir d’autres photos jaunies que ne demandent qu’à reprendre des couleurs. Tiens, en voilà justement une !

Mais que le temps est agité en ce moment. Pluie et vent. Vraiment beaucoup de vent. Et si je parviens à m’abriter dans quelque recoin de la vallée, il me faudra bientôt me frotter aux rafales qui me regardent de travers, prêtes à m’envoyer dans le fossé. Dans ces moments, il m’arrive de penser que mon vélo s’est transformé en une vulgaire tête de mule qui n’a qu’un rêve, celui d’aller brouter l’herbe sur le bas-côté !


Même si j’étais loin d’être amateur de littérature, j’aimais beaucoup lire la prose de Manu ; j’aimais sa façon mélancolique de dépeindre un paysage ou une scène de la vie quotidienne. Cette fois-ci, le fait qu’il parle en grande partie de moi ajouta une dimension supplémentaire à son texte. L’impression de nostalgie qui s’en dégageait était d’autant plus saisissante que j’avais ressenti des impressions similaires suite à ma rupture avec Marlène. J’étais étonné ; lui qui vivait comme un ermite, c’était ainsi qu’il aimait à se définir, cela ne l’empêchait pas d’exprimer des sentiments et des situations qu’il ne semblait pourtant pas avoir connues ; ou alors… peut-être était-ce sa façon à lui de me permettre de partager son intimité. Je lui écrivis en retour que j’avais reçu son très beau texte comme un précieux cadeau et il en fut très heureux.

Plus étonnante encore était la coïncidence de cette photo jaunie avec mes propres aspirations, car maintenant que ma vie était bien en place, j’envisageais de plus en plus sérieusement de retrouver les entraînements du club de Gironville. Je venais d’avoir trente‑cinq ans, j’étais en excellente condition physique et le moral était au beau fixe.




Photo de famille



Quatre années après ma dernière course cycliste, je prenais une nouvelle licence à l’Entente sportive de Gironville. Le jour de l’Assemblée générale du club, vers la fin du mois d’octobre, je retrouvai avec un peu d’émotion des visages familiers dans la salle des fêtes de la mairie. Il y avait notamment les Pasquier dont presque tous les membres faisaient du vélo. À chaque course, toute la famille arrivait sur les lieux dans un grand camping-car conduit par Marcel, le grand‑père, qui participait aux courses réservées aux vétérans pendant que sa petite-fille Zoé évoluait chez les minimes. Les parents de Zoé, Francis et Aline Pasquier, formaient une redoutable équipe qui gagnait la plupart des courses de vélo tout-terrain dans la catégorie tandem mixte, tandis que leur fils Julien commençait à se faire un prénom chez les cadets. C’était toujours un spectacle étonnant que de voir le camping-car garé sur le bas-côté de la route, peu avant la ligne d’arrivée, et d’entendre Gisèle, l’épouse de Marcel, cachée derrière une épaisse fumée et la bonne odeur des grillades, crier à la cantonade que le déjeuner était prêt. Je revis avec plaisir l’attachant Arthur, âgé de soixante ans environ, gagnant encore régulièrement des courses dans sa catégorie, et qui semblait considérer l’ensemble des coureurs un peu comme les enfants qu’il n’avait pu avoir. Il était toujours attentif à chacun d’entre nous, nous adressant conseils et aux autres mots de réconforts ; et plus rarement, une remontrance si cela s’avérait nécessaire. Chaque année, lors des rendez-vous importants du club, comme le critérium de Gironville ou le repas de fin d’année, son épouse Louise l’accompagnait et se muait alors en une bénévole discrète et efficace. Il y avait également le jovial Robert qui ne faisait plus de vélo depuis bien longtemps, mais qui ne manquait jamais un entraînement : c’était lui qui conduisait la voiture du club et jouait avec brio, sa casquette vissée sur la tête et la cigarette au bec, le rôle de mécanicien, le temps de changer une roue ou de procéder à un réglage quelconque. Je retrouvai Nicolas, l’entraîneur des plus jeunes, tellement passionné pour transmettre son amour du vélo aux enfants qu’il ne lui restait que bien peu d’énergie pour s’entraîner pour ses propres échéances, si bien qu’après dix années de compétition, il en était toujours à courir après son premier succès. Je remarquai une nouvelle recrue, une jeune femme, la seule du club parmi les adultes. Elle s’appelait Aurélie et je devais l’avouer, en plus d’un joli visage, elle disposait d’impressionnantes cuisses qui maintenaient fermement de très jolies fesses ; et, du peu que je pus entendre au cours de cet après-midi, un sacré tempérament, ce qui était nécessaire dans un univers où, faute d’être assez nombreuses, les femmes participaient aux mêmes courses que les hommes.

Quant à moi, je n’étais plus un simple coureur puisque le nom des cycles Gontran était dorénavant inscrit en lettres blanches sur fond bleu dans le dos du maillot de l’Entente sportive de Gironville. En échange, les membres du club bénéficiaient d’une remise systématique de quinze pour cent sur l’ensemble du magasin, excepté les vélos neufs sur lesquels je ne faisais que très peu de marge. D’ailleurs, je réalisais le plus gros de mon bénéfice sur l’entretien des machines et la vente d’accessoires et de textiles, le vélo en lui‑même ne constituant finalement qu’un produit d’appel pour fidéliser le client. Si je n’avais encore que bien peu la science de la course, je commençais à avoir un certain sens des affaires.

En quittant la joyeuse atmosphère qui régnait dans la salle polyvalente, je n’avais qu’une hâte, celle de retrouver tout ce petit monde au début du mois de janvier pour l’entraînement hivernal. En attendant, je comptais me préparer en amont pour ne pas avoir à subir les premières sorties comme cela avait été le cas lors de ma saison avortée.



Faux départ ?


Pour cette nouvelle aventure, plutôt que de viser la victoire, ce qui m’avait valu dans le passé de me mettre beaucoup de pression pour un bien piètre résultat, je n’eus qu’une seule ambition : m’entraîner sérieusement. Ainsi, si victoire il devait y avoir au cours de la saison, celle-ci ne serait que la conséquence d’un entraînement réussi. Ainsi formulé, le raisonnement me semblait imparable, tout au moins en théorie… Je savais qu’il me faudrait également travailler mes points faibles : ma relative lenteur à me mettre en action, ma tendance à gaspiller trop d’énergie dès lors que je roulais en peloton ; et enfin, mon sens tactique qui était, je le reconnaissais volontiers, inexistant. À ma décharge, je n’avais disputé que très peu de courses au cours desquelles j’avais finalement passé le plus clair de mon temps à tenter de suivre le rythme qui m’était imposé.

Profitant d’une arrière-saison favorable, j’entrepris de me rendre au magasin en vélo. À raison de quarante kilomètres aller-retour cinq jours par semaine et en ajoutant une sortie de cent kilomètres le dimanche matin ou le lundi après-midi, je pourrais ainsi totaliser trois cents kilomètres par semaine pendant l’automne. À partir du mois de décembre, période souvent peu favorable à la pratique de la bicyclette, je m’adapterais en fonction des conditions climatiques. Au cours de cet automne, je dus parfois braver la pluie, mais rien qui me sembla insurmontable, jusqu’à ce matin de la fin du mois de novembre où j’arrivais à proximité de mon magasin sous un ciel parfaitement dégagé ; il ne me restait plus qu’un rond-point ainsi qu’un feu rouge à négocier. Ne voyant personne sur ma gauche, je m’engageai dans le rond‑point, et tandis que je devais prendre la deuxième sortie, je vis surgir une voiture en provenance de la première intersection. « Tiens, j’ai l’impression qu’elle ne m’a pas vu ! » et instinctivement de me déporter sur la gauche de la route. « Mais putain, elle ne m’a vraiment pas… » J’entendis un bruit sourd : mon guidon venait de heurter la carrosserie et je fus projeté à terre. Presque instantanément, sans doute mû par une brusque montée d’adrénaline, je me relevai pour ramasser mon vélo couché au milieu de la chaussée. Autour de moi, tout se mit à bouger ; je m’assis sur le rebord du rond-point. Je commençai à voir trouble ; à avoir des nausées. Je m’allongeai et perdis connaissance pendant quelques secondes…

Au‑dessus de moi, je perçus confusément une voix angoissée, celle du conducteur de la voiture. « Ne bougez pas Monsieur, j’ai appelé les pompiers ; ils sont en route. Je suis désolé, avec l’angle mort, je ne vous ai pas vu arriver. Quand je vous ai aperçu, il était déjà trop tard. Je… je suis vraiment désolé… » Un gros hématome sur le haut de la jambe me fit boiter pendant une semaine ; j’arborai également une belle minerve bleue pendant quatre jours, ma tête ayant heurté le sol. En contemplant la longue fissure qui courrait le long de mon casque, je savais que je pouvais m’estimer heureux que mes blessures fussent superficielles. En revanche, depuis ce jour, j’ai la hantise des ronds‑points.

Quinze jours à peine après mon accident, je repris mes allez-retour entre le travail et mon domicile, mais avec peu d’enthousiasme, la pluie et le froid semblant vouloir durablement s’installer ; et puis c’était sans compter sur la nuit qui était de plus en plus présente, le matin comme le soir : quand le soleil daignait enfin se lever, j’étais arrivé depuis un bon moment au magasin ; et pour profiter de la lumière du jour dans l’après-midi, je devais quitter les cycles Gontran de très bonne heure. Il était temps pour moi de trouver un autre mode d’entraînement.

J’investis alors dans un vélo d’appartement et enchaînai soirée après soirée d’intenses entraînements qui avaient néanmoins deux inconvénients : je suais abondamment à chaque séance et surtout, je m’ennuyais assez rapidement. Heureusement, avec un peu d’organisation, c’est-à-dire une serviette‑éponge ainsi qu’un lecteur de DVD couplé à un écran de télévision, je pus continuer, mon vélo bien fixé sur mon engin de torture, à enchaîner les exercices les plus variés avant de finir mes entraînements en roue libre en même temps que mon épisode s’achevait par l’arrestation des dangereux malfaiteurs qui avaient fait sauter la banque au début de ma session.

Peu avant Noël, je me fis une nouvelle frayeur. Ce matin-là, je m’étais exceptionnellement décidé à prendre le vélo dans l’optique de fermer le magasin assez tôt pour rentrer en musardant avant la tombée de la nuit. Malgré quelques étoiles qui brillaient encore dans le ciel, il faisait nuit noire. Alors que je montais sur ma machine, je n’eus pas le temps d’allumer mon éclairage que j’entendis derrière moi une sorte de grondement suivi du bruit des branchages que l’on piétine. Je compris immédiatement qu’un sanglier m’avait pris pour cible et sans réfléchir, je m’élançai sur la route comme un perdu. Sans lumière, je ne voyais absolument rien ; en revanche, me parvenait distinctement le bruit des sabots qui se rapprochaient ; je pédalai de toutes mes forces. Au moment d’aborder la descente, j’entendis des aboiements qui se firent de plus en plus lointains. Le monstre, qui était un chien, venait d’abandonner la poursuite. Je ne pus m’empêcher de rire nerveusement de m’être fait une telle frayeur. Malgré mes jambes qui étaient en coton, malgré mes bras qui tremblaient, je pris à peine le temps de ralentir afin de mettre en route mon éclairage et préférai continuer ma route plutôt que de m’arrêter quelques instants pour me remettre de mes émotions. Ce fut mon dernier trajet en vélo entre mon domicile et le magasin avant la reprise des entraînements.





La tête dans le guidon
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