La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

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wiwi78
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Je vous adresse tout d'abord mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, année que je vous propose de commencer en compagnie de Tante Lisa et tante Suzette. Ce chapitre, qui s'éloigne quelque peu de l'univers de la bicyclette, marquera la fin des vacances du jeune Frédo...



Un samedi soir à la campagne




Un matin, les tantes revinrent du village dans tous leurs états ; visiblement, une catastrophe venait de survenir et je m’inquiétai vivement devant leur visage fermé. J’appris qu’un chanteur à succès venait de mourir d’une brutale maladie du cœur alors qu’il était dans la force de l’âge ; Tante Lisa et tante Suzette en étaient toutes retournées et pendant la journée qui suivit, elles rendirent un vibrant hommage au disparu en diffusant sur l’électrophone du salon l’intégralité de sa discographie. C’était très surprenant : j’avais l’impression qu’elles venaient de perdre un proche parent ; plus déroutant encore, je surpris à plusieurs reprises les tantes évoquer de façon quelque peu équivoque le chanteur : « Et puis quel bel homme il était ! On raconte même que de nombreuses femmes avaient succombé à ses charmes. Il y aurait de quoi être jalouse, ne crois‑tu pas Lisa ? » lança Tante Suzette à sa sœur avec un clin d’œil. Plus que l’hommage appuyé au disparu, ce furent ces quelques mots et cette mimique qui surtout me troublèrent. En effet, je voyais les tantes comme des êtres asexués ; dans mon esprit, deux sœurs d’un certain âge qui vivaient ensemble depuis toujours me semblaient être comme deux religieuses recluses dans un couvent. Il est vrai que l’amour et la sexualité ne signifiaient pas grand‑chose pour moi à cette époque ; ou plutôt… c’était avant tout des concepts abstraits dont je peinais à entrevoir sous quelle réalité ils pouvaient prendre forme. Aussi, c’est beaucoup plus tard que je saisis la portée du deuxième événement dont je fus le témoin privilégié.

Un jour, Camille, la plus jeune des demoiselles m’interpella : « Tiens, demain c’est samedi, et comme tous les samedis soir, les deux tantes regarderont les matchs de catch à la télévision. Elles adorent, et nous aussi, on trouve ça très rigolo ! » Effectivement, dès le lendemain matin, il ne fut plus question que de cela. J’ignorais totalement que ce sport pût exister quand elles tentèrent, avec un enthousiasme et une ardeur que je n’aurais jamais soupçonnés, de m’en expliquer les grands principes. Tout ce que je parvins à retenir au milieu du flot de paroles dont je fus submergé était que l’affrontement se déroulait sur un ring ; que cela ressemblait à un mélange de boxe et de lutte ; que c’était bien plus spectaculaire ; que jamais personne ne se faisait vraiment mal malgré la violence apparente ; que les hommes arrivaient dans des tenues dignes de super héros ; qu’il y avait toujours un méchant contre un gentil ; et que ; et que ! Vraiment, j’étais très intrigué par la perspective d’un tel spectacle, surtout que je n’avais encore jamais vu allumée la télévision, cet appareil pour moi encore si mystérieux, qui sommeillait dans l’immense salon. Au cours du repas du soir, je sentis chez toutes ces dames une sourde excitation : des sourires, des clins d’œil et même parfois des petits coups de coude si familiers que j’en étais décontenancé ; et l’attente était loin d’être terminée puisque les combats de catch n’étaient prévus qu’en deuxième partie de soirée, vers vingt‑deux heures ! Subitement, je me sentis transporté dans l’œil du cyclone, dans ce calme précaire qui précède la tempête et au cours duquel nous jouâmes aux cartes ; je gagnais sans aucune opposition tant mes compagnes avaient la tête ailleurs. Peu avant vingt‑deux heures, la frénésie fit son retour : les rires reprirent, les demoiselles se firent des chatouilles et se pincèrent les fesses tout en s’asseyant par terre ; quant aux deux tantes, elles gardèrent un semblant de dignité en installant avec force cérémonie leur fauteuil à bascule de chaque côté des jeunes filles. À cet instant, je crois qu’elles en avaient oublié jusqu’à ma présence ; discrètement, je m’essayai sur une chaise de cuisine, bien en retrait de ce public si turbulent.

Tout à coup, ce fut un déchaînement, aussi bien du côté de la télévision que du côté des téléspectatrices : accompagnés d’une musique assourdissante au sein de laquelle plusieurs guitares électriques s’entre-tuaient afin de jouer la note la plus aiguë, deux gladiateurs des temps modernes, l’un masqué et enveloppé dans une longue cape rouge, et l’autre en armure et faisant tournoyer au‑dessus de sa tête une énorme hache, apparurent à l’écran. Alors que les deux géants hurlaient et s’apostrophaient d’un air menaçant en traversant l’immense salle pleine à ras bord, je constatai avec stupéfaction le ravissement de mon entourage : « regarde Suzette ! c’est Johnny la Menace ! mais si rappelle-toi, c’est lui qui a terrassé Franky Steiner la semaine dernière d’un formidable Monkey flip ! L’autre, c’est un nouveau on dirait, même si avec son masque, il est bien difficile de voir les traits de son visage ! » Toutes les filles applaudissaient, lançaient des bravos vers les deux lutteurs ; des invectives même vers celui qui semblait être le méchant de service, même si pour ma part, j’avais les pires difficultés à discerner dans cet étrange spectacle ce qui pouvait être de l’ordre du Bien ou du Mal  ! J’avais l’impression d’être dans un autre monde, sur une planète non pas étrangère, mais dans une dimension totalement inconnue et surréaliste, voire diabolique. Alors que je croyais avoir tout entendu, les cris et les rires, qui étaient somme toute encore relativement civilisés, se transformèrent brutalement en un tohu-bohu proche du rut animal quand les lutteurs quittèrent leur costume d’apparat pour se retrouver presque nus sur le ring, seul leur sexe restant protégé par un petit short moulé parsemé de paillettes. Je ne reconnaissais plus les tantes ni les jeunes demoiselles habituellement si sages ; les gloussements reprirent de plus belle dès lors que les caméras s’attardèrent sur les incroyables musculatures des deux athlètes, quand dans un lent mouvement, la caméra remonta le long des cuisses fermes pour saisir au‑dessus des fesses des pectoraux démesurés. Sur les corps aux muscles saillants ruisselait de l’huile et la peau des catcheurs, sous l’effet des projecteurs, semblait dorée à l’or fin. Je fus moi-même pris au piège quand fut venu le temps du combat : surgie de nulle part, une créature seulement vêtue d’un maillot de bain qui mettait en avant des formes généreuses tourna lascivement autour du ring avec un panneau indiquant « une minute » suivie de près par une autre créature tout aussi fascinante munie d’un panneau indiquant « trente secondes » avant que ne retentisse, aussi bien dans l’arène que dans la salle à manger de la sage bâtisse de campagne, le décompte annonçant le début des hostilités : « … 3, 2, 1, Zéro ! » hurlèrent en chœur spectateurs et téléspectatrices alors que les deux monstres s’empoignaient dans le fracas des muscles qui s’entrechoquent. À partir de là, les deux tantes et les quatre jeunes filles se turent, comme si elles ressentaient à la fois le besoin de reprendre leurs esprits et de se concentrer sur la lutte qui s’engageait. Le calme ne dura pas bien longtemps, car dès le deuxième round, Johnny La Menace se retrouva très vite acculé le long des cordes, encaissant de plus en plus difficilement les assauts répétés de son adversaire. Je trouvais sensationnel que les combattants pussent résister aussi longtemps à la violence des coups portés et encore plus étonnant qu’ils se retrouvassent tous les deux en pleine forme pour un troisième round au cours duquel Johnny La Menace retourna complètement, et la situation, et son adversaire. Ce n’est que plus tard que j’appris, avec un peu de déception je crois, que les combats de catch étaient avant tout des spectacles dont la chorégraphie était minutieusement préparée en amont de son exécution ; mais ce détail ne semblait d’aucune importance pour les téléspectatrices et le lendemain matin, alors que le calme était revenu, je remarquai dans les yeux des tantes une petite lueur qui brillait encore.

Il me fallut beaucoup de temps avant de peut-être entrevoir un début d’explication à cet étrange phénomène et je suis certain qu’il me sera pardonné d’avoir trouvé inimaginable, alors que j’avais à peine une dizaine d’années, que deux tantes d’un certain âge vivant chastement dans une belle maison bourgeoise, pussent faire partie des précurseurs qui regarderont plus tard des combats mixtes beaucoup plus osés sur une chaîne cryptée, le premier samedi soir du mois. Le conte de fées était maintenant terminé ; les vacances également.





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JessicaB
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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par JessicaB »

Très sympa tes textes :)

On entre dans l'histoire :)


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonsoir JessicaB,

Merci pour ton message et tant mieux si tu apprécies l'histoire de Frédo. Certes, la bicyclette n'est pas au premier plan mais j'avoue que j'ai pris un malin plaisir à écrire ce chapitre sur cet étonnant match de catch. Il m'amuse toujours autant quand je le relis d'ailleurs. De plus, l'objectif n'était pas non plus d'écrire un roman qui "ciblerait" les seuls cyclistes, même si un éditeur m'a reproché que le roman était trop centré sur le cyclisme (ce qui est une erreur de mon point de vue, vu que le roman est centré sur Frédo qui fait du vélo… enfin bref…)

Bien à toi,
wiwi


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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,

Deux chapitres pour cette semaine où nous suivrons Frédo de retour dans son petit village avant d'aller affronter le collège.

Bonne lecture,
wiwi



Course à l’imagination






À mon retour de vacances, je pus enfin effectuer fièrement le tour du village avec mon vélo rouge sans l’aide de ma mère, à son grand soulagement d’ailleurs : suite à sa difficile randonnée, elle aurait été bien incapable de courir derrière moi. Au cours de mes premières sorties, j’eus même droit à quelques pouces levés de la part de deux ou trois voisins que mon laborieux apprentissage avait certainement attendris. J’étais si heureux de ma réussite ; j’étais enfin devenu quelqu’un digne d’être félicité.

En revanche, quand je me joignis aux enfants du village pour faire la course autour de la place de l’église, je déchantai rapidement : alors que j’avais pour habitude de gagner toutes mes courses en solitaire, je finissais maintenant toujours bon dernier. Ces défaites m’étaient d’autant plus amères que je sentais que je pouvais rouler beaucoup plus vite que mes camarades ; à un détail près : j’avais bien trop peur de slalomer entre les uns et les autres pour les dépasser. Au lieu d’essayer de vaincre mon appréhension, je me décourageai très vite et préférai convaincre mon copain Jérôme de venir rouler avec moi. Au cours de nos escapades, nous imaginâmes un circuit dans la campagne environnante dont le point de départ était situé juste devant chez lui. D’une longueur d’environ cinq kilomètres, le tracé commençait par une bonne montée qui nous permettait de sortir du village ; en haut de la bosse, nous longions une ferme isolée au seuil de laquelle aboyait un sale cabot montant la garde. Nous arrivions alors sur un large plateau où la commune venait d’installer le nouveau terrain de football, et par un faux plat descendant au milieu des champs de maïs et de betteraves, nous accédions ensuite à une toute petite route qui tournait à droite : un chemin communal presque exclusivement emprunté par des tracteurs qui laissaient de dangereuses plaques de boues autour de touffes d’herbe poussant au milieu de la route. Après un bon kilomètre sur ce chemin, nous retrouvions une route certes plus large et moins accidentée, mais avec une faible visibilité tant elle tournoyait entre de hautes haies de cytises. Pendant près de deux kilomètres, il fallait être vigilant aux rares voitures qui pouvaient surgir d’un virage avant que nous débouchions par le cimetière du village dont le haut portail noir symbolisait la ligne d’arrivée. En empruntant ce circuit, je ne pouvais m’empêcher de penser aux courses qui traversaient notre petit bourg ; il manquait seulement les spectateurs et la camionnette de la Croix Rouge. Pour le reste, tout était présent et peu avant de m’élancer en compagnie de mon coéquipier Jérôme au milieu du peloton, je sentais la même petite boule d’inquiétude au fond de l’estomac que celle qui m’étreignait le jour de la rentrée scolaire.

Et enfin le départ était donné ! Dans la première côte, nous restions sagement au sein du peloton, aussi bien pour ne pas trop nous essouffler que pour nous serrer les coudes si le molosse de la ferme isolée venait à surgir d’un portail resté malencontreusement ouvert. Dans la descente qui suivait, nous commencions à accélérer et la course se débridait véritablement dans le « chemin aux betteraves », c’était ainsi que nous avions surnommé le périlleux passage sur la petite route communale. C’était souvent Jérôme qui initiait la première échappée, ou plutôt je lui demandais, en coéquipier fidèle, d’attaquer pour obliger le peloton à s’employer derrière lui. Au milieu des cytises, le bras de fer s’engageait entre Jérôme et le peloton qui revenait inexorablement sur ses talons, me permettant ainsi de venir lui souffler la victoire en le dépassant à toute vitesse au moment où il allait atteindre le cimetière. Jérôme se lassa assez rapidement de mon petit jeu, ne supportant plus de me servir de simple faire‑valoir pour mettre en scène mes exploits. Il dut même se mettre en colère contre moi pour qu’enfin je revinsse à la raison tellement je m’étais égaré dans mon petit univers ; et, parce que Jérôme était mon meilleur copain, je me promis de faire plus attention à lui. Comme il adorait le football, nous nous rendîmes plus régulièrement au stade où nous passions l’après-midi à improviser des matchs épiques qui se terminaient dans d’incroyables séances de tirs au but. Malgré mon enthousiasme sincère, je me sentais un peu perdu au milieu de ce terrain immense, regrettant nos exploits sur la route. D’ailleurs, dès que d’autres camarades nous rejoignaient pour jouer au football, je m’éclipsais et remontais sur mon vélo terminer ma course en solitaire ; malheureusement, mes victoires n’avaient plus la même saveur maintenant que mon ami n’était plus à mes côtés. Peu avant notre entrée au collège, Jérôme s’inscrivit au club de football du village ; nous passions de moins en moins de temps ensemble.


Les années collège


En découvrant le collège, j’abordai une période compliquée. Jusqu’à présent, je n’avais connu que l’école de mon village, composée d’une seule classe où excellait une maîtresse apprenant à lire aux plus petits en même temps qu’elle tentait de faire aimer Le dormeur du val aux plus grands. C’est certainement au cours de ces années que j’appris les plus belles choses. Il y avait dans un coin de la classe une imposante carte de France à l’aide de laquelle cette enseignante nous faisait suivre le cours de la Loire, de sa source jusqu’à ce qu’elle vienne se jeter dans l’océan Atlantique. Un autre jour, nous filions vers la brèche de Roland pour vivre la dramatique épopée de la bataille de Roncevaux ; combien de fois aurais-je voulu que Charlemagne arrivât plus tôt pour sauver son neveu des griffes des sarrasins ! Je me souviens avoir également découvert les temps du passé, qu’il soit simple ou composé ; peut-être même que l’imparfait du subjonctif fût au goût du jour. Au dos des cahiers de brouillon, il y avait les fameuses tables de multiplication, notamment celles de sept, huit et neuf qui résistèrent un long moment avant de céder face à mon entêtement ; et ces instants presque magiques lorsque je découvris la facilité avec laquelle je pouvais trouver le résultat de onze multiplié par n’importe quel nombre à deux chiffres. Et puis, loin du français, des mathématiques, de la géographie et de l’histoire de France, il y avait ce moment merveilleux lié à la longue pause méridienne. La cantine, si on pouvait l’appeler ainsi, était située dans une drôle de maisonnette légèrement surélevée par laquelle on accédait via trois marches en pierre. La dame qui nous faisait la cuisine, Madame Robin, était la femme du maire et nous étions guère plus de quatre ou cinq à prendre place autour de la table recouverte d’une toile cirée à grands carreaux rouges et blancs. Elle nous concoctait des petits plats et des desserts si délicieux qu’il n’était pas rare que les camarades rentrés chez eux le midi fissent un détour par la cantine avant de s’en retourner jouer avant la reprise de la classe. Les jours où il faisait très beau, plutôt que de nous contenter de la petite cour, nous étions autorisés à rejoindre un immense terrain de jeu, l’école donnant directement sur les champs où l’on côtoyait les vaches se tassant à l’abri des arbres et des hautes haies à la recherche de l’ombre.

Le jour de ma rentrée en sixième, je me retrouvai exilé à presque dix kilomètres de chez moi, dans une petite ville aux abords grisâtres. Peut-être le centre était-il plus agréable, mais le collège étant situé en périphérie, je ne fus pendant quatre années que ce passager d’un car qui longeait une morne zone artisanale avant de tourner à droite après l’hypermarché. De plus, j’étais demi-pensionnaire et entre midi et la reprise des cours, je n’avais pas l’autorisation de quitter l’enceinte de l’établissement ; je devais me satisfaire d’une cour coincée entre quatre murs, cour qui de surcroît était la propriété exclusive des joueurs de football. Suite à un « contact viril » avec Jérôme qui m’envoya goûter brutalement le ciment de la cour, je me réfugiai rapidement sous le préau et rejoignis le « coin des froussards » pour jouer au tarot ; que j’ai pu trouver cette appellation blessante et que je regrettais Madame Robin et ses tartes aux pommes, ainsi que ma chère maîtresse quand elle chantait avec nous, les larmes aux yeux, Le petit âne gris en nous montrant avec sa règle la Durance ruisselant vers le bas de la carte de France. Je partais tôt le matin, rentrais tard le soir, ne pouvant plus profiter de ma campagne que le temps d’une courte fin de semaine en tentant d’oublier Jérôme qui s’était tourné de façon irréversible vers le Dieu football. Je continuais mes tours de vélo en solitaire, mais je n’y prenais plus aucun plaisir ; mes escapades ressemblaient maintenant à des fuites : fuir la semaine et le collège, fuir la petite ville et sa bonhomie grisâtre.

Pire encore, j’allais perdre totalement confiance en moi et en mes capacités à faire du sport en découvrant les cours d’ « éducation physique et sportive ». De la sixième à la troisième, ces deux heures hebdomadaires dont raffolaient la plupart des garçons de ma classe me plongèrent dans une profonde angoisse. C’était bien simple : je me révélais incapable de faire bonne figure face aux multiples activités qui m’étaient proposées. Je devins même la risée de mes camarades et plus d’une fois je retrouvai mes affaires en vrac dans le vestiaire des filles : « Au coin des froussards » s’ajouta un e, et la honte à la souffrance de me sentir si ridicule ; j’étais profondément démuni. L’athlétisme fut un véritable calvaire : des courses dites d’endurance, je devais m’arrêter avant la fin avec de terribles points de côté ; des courses de vitesse, je finissais toujours avec le dernier temps ; au saut en hauteur, passer un mètre relevait de l’exploit tandis que le poids était bien trop lourd à lancer ; quand il était question de sport collectif, et c’était la plupart du temps du handball, j’arrivais à faire illusion en gardant les buts de mon équipe… tant que la balle restait éloignée de ma cage ; j’étais au comble du supplice lors des séances de gymnastique au cours desquelles je restais prostré dans un coin à attendre la fin : comment pouvais-je espérer sauter par-dessus le cheval d’arçon sans me rompre le cou ? Quant aux barres parallèles, que pouvais-je faire une fois prisonnier entre ces deux énormes poutres en bois ?

Le collège fut une traversée du désert d’autant plus difficile à surmonter que je restais également indifférent aux autres matières qui m’étaient enseignées. Qu’elle était loin ma carte de France avec ses petits rus et ses grands fleuves ! je m’étais endormi avec les volcans d’Auvergne qu’elle accueillait en son centre et il s’en fallut de peu pour que je m’éteignisse complètement. Aujourd’hui, à part le petit morceau de guitare entendu à la fin d’un cours de musique, je n’ai presque aucun souvenir de ce que les professeurs avaient tenté de m’inculquer ; j’étais resté dans ma campagne, sur mon petit vélo à faire des aller-retour entre la maison de Jérôme, la cantine de Madame Robin et la classe de ma chère maîtresse.





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Re: La tête dans le guidon (Un roman qui a pour cadre le cyclisme)

Message par wiwi78 »

Bonjour à tous,
Un chapitre assez court pour cette semaine au cours duquel nous ferons la connaissance de... Je vous laisse découvrir ce personnage haut en couleurs.

Bonne lecture,
wiwi


Transhumance






Mes parents s’inquiétèrent de ma mélancolie persistante, mélancolie qui s’estompait seulement lorsque nous partions en vacances d’été dans le petit hameau de montagne où nous nous rendions régulièrement depuis quelques années. Parmi ces chalets d’alpage dont la route qui y menait s’évanouissait un peu plus loin au pied d’une vallée escarpée, je passais d’agréables étés en compagnie d’autres enfants de mon âge. J’avais fait en particulier la connaissance de Manu, originaire du massif des Maures, et qui était venu s’installer « plus au nord » avec son père moniteur de ski l’hiver et charpentier le reste de l’année. Manu était un grand gaillard à peine plus âgé que moi, mais cent fois plus dégourdi. Son passe‑temps favori était de partir à la « chasse à la boudrague », un insecte qui ressemblait vaguement à une sauterelle sans ailes et qui en langage commun était appelé éphippigère. J’étais à peine arrivé qu’il venait à ma rencontre et m’apostrophait avec son accent chantant : « alors Frédo, on part à la chasse à la boudrague ? » Et toujours mes parents de me laisser filer sans que je les aidasse à débarrasser la voiture, heureux qu’ils étaient de me voir retrouver enfin le sourire.

Je rejoignais alors Manu qui m’attendait, assis sur son vélo, et m’installais sur un porte-bagages inconfortable le long duquel pendaient deux larges sacoches en cuir ; là, en suivant le chemin qui nous amenait vers le torrent, je riais aux éclats malgré le martyre que subissaient mes fesses à chaque soubresaut du vélo. Avec son accent inimitable, Manu se glissait alternativement dans la peau du coureur cycliste et du journaliste sportif commentant une arrivée sur un vélodrome entre deux coureurs échappés. Ainsi, après une envolée lyrique du style « Oh la la ! quel risque il est allé prendre pour couper le virage à la corde ! On a nettement vu le pneu arrière chasser à l’entame du dernier virage mais heu-reu-se-ment qu’il est doté d’un talent ex-cep-tion-nel, talent qui lui aura permit de rattraper avec brio une manœuvre d’une audace hal-lu-ci-nan-te ! », je ressentais ensuite toute la concentration du champion quand il enchaînait à voix basse : « tu es bien calé dans sa roue là ; au prochain virage, tu fais semblant de déboîter par la droite et tac ! Tu plonges sur la gauche pour le doubler à l’intérieur. C’est parti, go ! » Et moi de rire de plus en plus fort et Manu de renchérir avec toute sa verve méridionale. Arrivé le long du torrent, la pente était moins forte, mais le large chemin beaucoup plus caillouteux ; Manu ralentissait avant de s’arrêter aux abords d’une prairie sauvage sur laquelle subsistaient çà et là les cendres d’un feu allumé par des campeurs itinérants. « Ils sont bien inconscients tous ces touristes. Ce n’est pas parce que tu fais un feu au bord de l’eau que tu ne prends pas le risque de faire flamber toute la forêt de mélèzes, ah la la ! Bon Frédo, je suis venu hier et je te jure, ça stridulait dans tous les sens. Tiens, écoute, elles sont là ! » Subitement, Manu se taisait, fermait les yeux, et se tournant vers le torrent comme pour lui faire signe de couler moins fort, il décrivait avec son bras droit un large cercle en direction des bosquets voisins. Fermant à mon tour les yeux afin de me concentrer sur les bruits en provenance du bord du chemin, je commençais à entendre les éphippigères chanter… Alors, lentement, nous nous rapprochions de la source sonore le plus discrètement possible, espérant dénicher au son de leur chant les gros insectes. La plupart du temps, ils s’arrêtaient avant que nous ayons pu les repérer et nous devions patiemment parcourir chaque branchage pour espérer tomber sur l’un d’eux. Il nous fallait toujours un peu de temps avant que nous nous habituassions à cette traque d’un genre assez particulier, mais nous débusquions toujours, à force de persévérance, une vingtaine de spécimens à chacune de nos battues. Au fur et à mesure de nos prises, nous les glissions dans les sacoches puis remontions à pied afin de ne pas trop brusquer les insectes, poussant tour à tour le vélo dans les pentes les plus raides. Une fois arrivés sur le terrain des parents de Manu, nous déposions les boudragues sur les plans de cassis et de groseilliers avant de constater, le lendemain matin, qu’elles avaient toutes disparu et que nous allions devoir repartir à la chasse pour alimenter notre élevage de plein air.

Le vélo avec ses grosses sacoches ne servait pas uniquement de monture pour nous emmener à la chasse aux éphippigères ; je l’empruntais régulièrement à Manu pour aller me promener le long du torrent. Je ne pouvais guère aller très loin, car c’était un vélo sans vitesse, assez lourd, et très rapidement je me retrouvais sur des sentiers trop escarpés. De plus, le hameau était assez isolé et Fontperdu, le village le plus proche, était en contrebas à un peu plus de trois kilomètres ; et, si je pouvais certainement atteindre Fontperdu par la route avec le vélo de Manu, il m’aurait été impossible de faire le chemin en sens inverse tant certains passages étaient extrêmement raides. Pourtant, quand nous revenions du village après avoir acheté du pain, il nous arrivait de doubler quelques cyclistes qui empruntaient la petite route serpentant dans la montagne, et malgré les terribles efforts qu’ils semblaient fournir, j’aurais bien aimé être à leur place.

*


Quelle ne fut pas ma joie quand j’appris, au cours de mon année de troisième, que nous allions déménager à une quinzaine de kilomètres de Fontperdu et du hameau de Manu, même si je devais avoir le cœur serré au moment de quitter mon cher village et mes souvenirs d’enfance. Quelques jours avant notre départ, en guise de cadeau d’adieu, je vis pour la deuxième fois le Tour de France, celui-ci faisant étape dans la ville voisine. En cette fin d’année scolaire, j’attendais d’ailleurs avec plus de fébrilité l’arrivée du Tour plutôt que celle de mon relevé de notes ; et, si aujourd’hui je me souviens à peine de la moue dubitative de mes parents à sa réception, j’ai encore parfaitement en tête l’image du coureur qui se grava au fond de ma mémoire ce jour-là. Placé à environ un kilomètre de l’arrivée, j’avais vu passer un train lancé à très vive allure avec à sa tête un colosse au visage impassible agrémenté de petites lunettes noires sous d’immenses cheveux blonds. J’avais eu l’impression de me retrouver face à un héros en provenance d’un de ces films d’action américains dont je raffolais à l’époque, un homme non pas de chair, mais plutôt en acier trempé et qui mènerait sa mission jusqu’au bout, coûte que coûte, un être capable de s’envoler au‑dessus du peloton si celui-ci venait à être balayé par une chute massive.





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