PARIS-BREST-PARIS
du lundi 20 au vendredi 24
août 2007
Préambule
La vie c’est le mouvement. Bouger c’est exister. Du mouvement Brownien à la dilatation de l’espace-temps, de la physique quantique à la théorie des cordes, des marées à la tectonique des plaques, de la course effrénée du gamète mâle à la division cellulaire, la vie est et n’est que mouvement. Même la mort, en fait , est une transformation d’un état moléculaire en un autre.
Si au départ de ce PBP je tiens pour acquis que la vie c’est le mouvement, je me demande si l’hyper, le sur-mouvement c’est la super vie, la sur-vie en quelque sorte ?
Du départ
Prêt sur la ligne depuis deux heures, nous partons Henri, Patrick du Narval et moi dans de bonnes conditions :temps clément, pas de pluie, en queue du premier lot des 20h évitant ainsi les bousculades. Contrairement au Bordeaux-Paris, cela démarre raisonnablement vite et bien avant Mortagne, on se retrouve en petits lots, à ce stade pas encore « l’eau de consolation ».
Je sais que cette nuit se fera aisément , la préparation, la motivation me donnent des fourmis dans les jambes et je dois me discipliner pour rester avec Henri. Ceci est d’autant plus vrai qu’ ayant fait mes brevets de 300, 400 et 600 km sur ce même parcours , je l’ai connu dans des conditions climatiques bien plus hostiles. Jusqu’à Fougères voire Tintignac, je serai bien. Avant de partir, j’ai consulté avec compulsion toutes les chaînes météo de la terre et d’après mes calculs le scénario climatique devrait être le suivant : à l’allée nous devrions rencontrer une perturbation grosso modo de Loudéac à Brest puis, d’autant que j’ai prévu d’y dormir 3h , le retour devrait se faire derrière cette perturbation et avec un peu de chance vent dans le dos. Avec ces éléments ,j’ai tablé sur soixante heures plus ou moins cinq heures. Comme prévu à partir de Tintignac , la pluie , le vent mais de face nous accompagnent et à Loudéac, nous évitons de peu un vrai orage. Etienne qui nous suit depuis quelque temps perçoit chez Henri une baisse de forme associée à une prise de conscience du danger de notre aventure. Après réflexion, il préférera s’arrêter, l’avenir prouvera qu’ en terme de risque, il n’a pas eu tort.
Objectif Brest
Quoique mes pauses commencent à s’allonger, je garde bon moral et repars seul de Loudéac en guerrier. Mais le guerrier va quelque peu s’oxyder et l’étape de Carhaix va m’éprouver physiquement. Quand je vois les gerbes d’eau que soulèvent mes pneus , je repense à mes cours de physique sur la capillarité. Si vous mettez un solide (les pneus) au contact d’un liquide, naissent tout un lot de forces dont la résultante est perpendiculaire à cette surface (la route). Conclusion : il faut envoyer des watts toujours des watts, encore des watts pour vaincre cette tension superficielle. Je ne sais combien cela en représente mais sans nul doute cela en fait « beaucoup ».
A Carhaix, je retrouve Patrick et quelques uns de ses amis qui partent pour Brest au moment où j’arrive. Ne voulant pas faire la route seul , surtout dans la nuit , je vais avec eux sans prendre le temps de me restaurer. Cette étape sera pour moi la plus dure de ce PBP (89 km avec 664 m de D+) . D’abord parce qu’ils roulaient « vite », toujours pluie-vent auxquels s’ajoutent les camions qui, vous doublant, vous font vaciller dans votre équilibre précaire. Un nouveau problème apparaît, ma frontale trop puissante m’éblouit par effet Tindall sur les gouttelettes en suspension et masque partiellement le relief de la route, me demandant un effort de concentration supplémentaire .
Nous arrivons à Brest vers une heure du matin, si l’objectif est atteint je sais que j’y ai laissé beaucoup de forces. Je trouve l’énergie de prendre une douche mais manger m’est impossible, rien ne passe. Je m’endors comme une masse et programme mon réveil à 5 heures.
A la rencontre des autochtones
Comme prévu debout à 5 h petit déj très léger ( je ne mangerai quasiment plus jusqu’à Villaines) et je repars avec un semblant de forme liée à ce repos. Je change d’objectif par obligation :plus question d’un quelconque chrono le but est de finir si possible vivant.
De Brest à Fougères je n’ai que peu de souvenirs si ce n’est la présence réconfortante de Frédéric et son épouse à Loudéac. Cet apport de sympathie dans ce monde hostile me fait du bien.
J’arrive à Fougères vers 21h. Là deux choix : repartir de suite pour atteindre Villaines vers 1 ou 2 h du matin ou dormir 3h ,comme je l’ai fait à Brest, et redémarrer au petit matin. C’est cette dernière option que je choisis, et là c’est l’horreur pendant cinquante kilomètres. Je suis quasiment seul tout le temps, la fameuse zone de basse pression qui devait me précéder a élu domicile au dessus de ma tête toujours vent de face et les camions continuent à jouer au chat et la souris, avec moi dans le rôle de la souris. La fatigue fait que je ne perçois pas réellement les risques mais avec le recul, c’était vraiment dangereux (Henri avait raison !). Cette étape de 85 km se fait sur un bitume qui ne « rend » pas bien et à la capillarité s’ajoutent les aspérités de la route, sortes de micros montagnes augmentant encore la difficulté. Vers minuit je m’arrête vidé, incapable de prendre quoi que ce soit , arrivant même à vomir ce que je n’ai pas mangé….Reprenant mon souffle , j’entends un autochtone , qui regarde par passion les cyclos défiler, me dire : « ça va pas mon gars ? ». Perspicace le bougre ! Il me propose de prendre un café chez lui et de fil en aiguille je me retrouve sous la douche puis dans un vrai lit pour 3h de sommeil réparateur, le rêve quoi ! J’ai pris les coordonnées de ce chic type et lui ai proposé dans un premier temps en guise de remerciement un exemplaire de ce texte numéroté et dédicacé sur papier parchemin. Face à sa mine dubitative, je lui ai promis dans un second temps le maillot officiel de PBP 2007 et là son visage s’est illuminé.
Des Italiens
Après cette sympathique pause, je repars et prends la roue d’un groupe d’Italiens qui passaient juste à ce moment. Nous ferons les 35 km qui nous séparent de Vilaines ensemble et je prendrai conscience qu’il eut été fort risqué de les faire tout seul dans l’état de fatigue de la veille. En roulant avec eux , je confirme une impression que j’avais eue lors d’une précédente course avec des italiens ; quand ils roulent, il y a toujours devant un gaillard qui donne le tempo à coup d’ « aventi » dans un geste théâtral. Que vous preniez des relais , qu’ils vous lâchent ou que vous leur parliez, ils s’en foutent, ils ont leur vie et vous la vôtre , à ces ritals ! Nous arrivons à Villaines et là je sais qu’il me faut impérativement manger car même les lipides ont leurs limites. Je m’arrête et je teste un gouleyant jambon-beurre-coca qui semble bien passer, stratégie que j’adopterai dorénavant à chaque ravitaillement.
Wolfgang
Après ma collation de Vilaines, je démarre avec un quidam comme on en voit un peu partout sur la route. Son rythme me convient et je me calque pour un temps dans sa roue. Au passage d’un relais je le regarde et lui lance : « Allez, on tient le bon bout », il me répond en allemand. Je lui réitère ma phrase en anglais , il me répond en allemand . Il fait partie de ces cousins germains qui ayant conquis la France en 40 n’ont pas appris le français et n’ayant pas conquis l’Angleterre n’ont pas appris l’anglais . Sans nul doute c’est un ancien de Wehrmacht : regard bleu, visage d’acier (trempé bien sur). Pour adoucir le personnage, je décide de l’appeler Wolfgang. J’aurais pu le nommer Karl, Hans ou Adolf- Benito en souvenir du grand démocrate italien mais non ce sera Wolfgang.
Nous ferons toute l’étape (82 km) ensemble sans un mot sans un sourire juste quelques : « OK Wolfgang ? ». On est loin de la flûte enchantée , plutôt dans le requiem. Je le reverrai à Dreux, la mine un peu plus défaite, avait-il reçu son ordre de mission pour le front de l’est ?
Carpe diem
Mortagne , Dreux et Guyancourt , ça sent bon l’écurie ! C’est la fin d’un monde, celui de la souffrance, du doute. Dans les courses d’ultra , c’est une période agréable, le chrono est quasi fixé et en plus il pleut (un peu) moins. Votre esprit libéré rentre en lévitation et toutes sortes de pensées délirantes vous habitent. Après la capillarité, c’est l’énergie qui occupent mon esprit. Notre bon Einstein s’apercevant que la masse d’un noyau est inférieure à la somme des masses de chacun de ses nucléons déduisit sa célèbre formule E=mc² . La relation entre masse et énergie est proportionnelle , donc si E diminue, m (la masse), diminue également. Eh bien c’est faux, totalement faux ! je peux vous garantir que au bout de 1000km plus l’énergie diminue plus la masse augmente.
Si Albert avait fait du vélo, il n’aurait pas écrit n’importe quoi .
Depuis peu un semblant de rayon de soleil m’accompagne. Je me dis que finalement cela ne fut pas si terrible, je passe le panneau « Arrivée à 20 km » et vlan un orage…, il ne me quittera plus jusqu’à l’arrivée. Non, vraiment ce PBP aura était une course de m……
Etienne m’a rejoint en scooter, son équipement digne d’un explorateur du pôle nord contraste avec ma frêle tenue du VCBS. A l’arrivée je retrouve Henri qui laconiquement me dit « chapeau » , venant de quelqu’un qui en a fini deux j’apprécie.
Ensuite le gymnase, des têtes connues et quelques commentaires désabusés aux badauds émerveillés (et non l’inverse). Etienne, prévoyant, me donne des vêtements secs, le bonheur.
Conclusion
Je posais la question en préambule de savoir si le mouvement est la vie, le sur-mouvement est-il la sur-vie ? Après 1230 km dans le froid, la pluie , le stress et même le danger je peux répondre : oui le sur-mouvement c’est la sur-vie d’ailleurs ne suis-je pas un « survivant » ?
Stephane Thery